Aaron, magicien du Bas-Empire, qui vivait du temps de l’empereur Manuel Comnène. On conte qu’il possédait les Clavicules de Salomon, qu’au moyen de ce livre il avait à ses ordres des légions de démons et se mêlait de nécromancie. On lui fit crever les yeux ; après quoi on lui coupa la langue, et ce ne fut pas là une victime de quelque fanatisme ; on le condamna comme bandit : on avait trouvé chez lui, entre autres abominations, un cadavre qui avait les pieds enchaînés et le cœur percé d’un clou. (Nicétas, Annales, liv. IV.) Abaddon, le destructeur ; chef des démons de la septième hiérarchie. C’est quelquefois le nom de l’ange exterminateur dans l’Apocalypse. Abadie (Jeannette d’), jeune fille du village de Siboure ou Siboro, en Gascogne. Delancre, dans son Tableau de l’inconstance des démons, raconte que Jeannette d’Abadie, dormant, un dimanche (le 13 septembre 1609), pendant la sainte messe, un démon profita du moment et l’emporta au sabbat (quoiqu’on ne fît le sabbat ni le dimanche ni aux heures des saints offices, temps où les démons ont peu de joie). Elle trouva au sabbat grande compagnie, vit que celui qui présidait avait à la tête deux visages, comme Janus, remarqua des crapauds royalement vêtus et très-honorés, et fut scandalisée des débauches auxquelles se livraient les sorcières. Du reste, elle ne fit rien de criminel et fut remise à son logis par le même moyen de transport qui l’avait emmenée. Elle se réveilla alors et ramassa une petite relique que le diable avait eu la précaution d’ôter de son cou avant de l’emporter. Il paraît que le bon curé à qui elle confessa son aventure lui fit comprendre en vain les dangers qu’elle avait courus ; elle retourna au sabbat et y fit sans scrupule tout ce que Satan ou ses représentants lui conseillaient de faire, se disant à elle-même qu’en faisant le mal prescrit elle n’en était pas responsable. Voy. Sabbat, Balcoin, Loups-garous, etc. Abalam, prince de l’enfer, très-peu connu. Il est de la suite de Paymon. Voy. ce mot. Abano. Voy. Pierre d’Apone. Abaris, grand prêtre d’Apollon, qui lui donna une flèche d’or sur laquelle il chevauchait par les airs avec la rapidité d’un oiseau ; ce qui a fait que les Grecs l’ont appelé l’Aérobate. Il fut, dit-on, maître de Pythagore, qui lui vola sa flèche, dans laquelle on doit voir quelque allégorie. On ajoute qu’Abaris prédisait l’avenir, qu’il apaisait les orages, qu’il chassait la peste ; on conte même que, par ses sciences magiques, il avait trouvé l’art de vivre sans boire ni manger. Avec les os de Pélops, il fabriqua une figure de Minerve, qu’il vendit aux Troyens comme un talisman descendu du ciel : c’est le Palladium qui avait la réputation de rendre imprenable la ville où il se trouvait. Abdeel (Abraham), appelé communément Schoenewald (Beauchamp), prédicateur à Custrin, dans la Marche de Brandebourg, fit imprimer à Than, en 1572, le Livre de la parole cachetée, dans lequel il a fait des calculs pour trouver qui est l’Antechrist et à quelle époque il doit paraître. Cette méthode consiste à prendre au hasard un passage du prophète Daniel ou de l’Apocalypse, et à donner à chaque lettre, depuis a jusqu’à z, sa valeur numérique. A vaut 1, b vaut 2, c vaut 3, et ainsi de suite. Abdeel déclare que l’Antéchrist est le pape Léon X. Il trouve de la même manière les noms des trois anges par lesquels l’Antéchrist doit être découvert. Ces trois anges sont Huss, Luther et un certain Noé qui nous est inconnu. Abd-el-Azys, astrologue arabe du dixième siècle, plus connu en Europe sous le nom d’Alchabitius. Son Traité d’astrologie judiciaire a été traduit en latin par Jean de Séville (Hispalensis). L’édition la plus recherchée de ce livre : Alchabitius, cum commento, est celle de Venise, 1503, in-4o de 140 pages. Abdias de Babylone. On attribue à un écrivain de ce nom l’histoire du combat merveilleux que livra saint Pierre à Simon le Magicien. Le livre d’Abdias a été traduit par Julius Africanus, sous ce titre : Historia certaminis apostolici, 1566, in-8o. Abeilard. Il est plus célèbre aujourd’hui par ses tragiques désordres que par ses ouvrages théologiques, dont les dangereuses erreurs lui attirèrent justement les censures de saint Bernard. Il mourut en 1142. Vingt ans après, Héloïse ayant été ensevelie dans la même tombe, on conte (mais c’est un pur conte) qu’à son approche la cendre froide d’Abeilard se réchauffa tout à coup, et qu’il étendit les bras pour recevoir celle qui avait été sa femme. Leurs restes étaient au Paraclet, dans une précieuse tombe gothique que l’on a transportée à Paris en 1799, et qui est présentement au cimetière du Père-Lachaise. Abeilles. C’était l’opinion de quelques démonographes que si une sorcière, avant d’être prise, avait mangé la reine d’un essaim d’abeilles, ce cordial lui donnait la force de supporter la torture sans confesser[1] ; mais cette découverte n’a pas fait principe. Dans certains cantons de la Bretagne, on prétend que les abeilles sont sensibles aux plaisirs comme aux peines de leurs maîtres, et qu’elles ne réussissent point, si on néglige de leur faire part des événements qui intéressent la maison. Ceux qui ont cette croyance ne manquent pas d’attacher à leurs ruches un morceau d’étoffe noire lorsqu’il y a une mort chez eux, et un morceau d’étoffe rouge lorsqu’il y a un mariage ou toute autre fête[2]. Les Circassiens, dans leur religion mêlée de christianisme, de mahométisme et d’idolâtrie, honorent la Mère de Dieu sous le nom de Mérième ou de Melissa. Ils la regardent comme la patronne des abeilles, dont elle sauva la race en conservant dans sa manche une de leurs reines, un jour que le tonnerre menaçait d’exterminer tous les insectes. Les revenus que les Circassiens tirent de leurs ruches expliquent leur reconnaissance pour le bienfait qui les leur a préservées. Solin a écrit que les abeilles ne peuvent pas vivre en Irlande ; que celles qu’on y amène y meurent tout à coup ; et que si l’on porte de la terre de cette île dans un autre pays et qu’on la répande autour des ruches, les abeilles sont forcées d’abandonner la place, parce que cette terre leur est mortelle. On lit la même chose dans les Origines d’Isidore. « Faut-il examiner, ajoute le père Lebrun dans son Histoire critique des superstitions, d’où peut venir cette malignité de la terre d’Irlande ? Non, car il suffit de dire que c’est une bourde, et qu’on trouve en Irlande beaucoup d’abeilles. » Abel, fils d’Adam. Des docteurs musulmans disent qu’il avait quarante-huit pieds de haut. Il se peut qu’ils aient raisonné d’après un tertre long de cinquante-cinq pieds, que l’on montre auprès de Damas, et qu’on nomme la tombe d’Abel. Les rabbins ont écrit beaucoup sur Abel. Ils lui attribuent un livre d’astrologie judiciaire qui lui aurait été révélé et qu’il aurait renfermé dans une pierre. Après le déluge, Hermès-Trismégiste le trouva : il y apprit l’art de faire des talismans sous l’influence des constellations. Ce livre est intitulé Liber de virtutibus planetarum et de omnibus rerum mundanarum virtutibus. Voy. le traité De essentiis essentiarum, qu’on décore faussement du nom de saint Thomas d’Aquin, pars IV, cap. ii. Voy. les Légendes de l’Ancien Testament. Abel de la Rue, dit le Casseur, savetier et mauvais coquin qui fut arrêté, en 1582, à Coulommiers, et brûlé comme sorcier, magicien, noueur d’aiguillettes, et principalement comme voleur et meurtrier. Voy. Ligatures. Aben-Ezra. Voy. Macha-Halla. Aben-Ragel, astrologue arabe, né à Cordoue au commencement du cinquième siècle. Il a laissé un livre d’horoscopes, d’après l’inspection des étoiles, traduit en latin sous le titre De judiciis seu fatis stellarum, Venise, 1485 ; rare. On dit que ses prédictions, quand il en faisait, se distinguaient par une certitude très-estimable. Abigor, démon d’un ordre supérieur, grand-duc dans la monarchie infernale. Soixante légions marchent sous ses ordres[3]. Il se montre sous la figure d’un beau cavalier portant la lance, l’étendard ou le sceptre ; il répond habilement sur tout ce qui concerne les secrets de la guerre, sait l’avenir, et enseigne aux chefs les moyens de se faire aimer des soldats. Abîme, et plus correctement abysme. C’est le nom qui est donné, dans l’Écriture sainte, 1o à l’enfer, 2o au chaos ténébreux qui précéda la création. Abominations. Voy. Sabbat. Abou-Ryhan, autrement appelé Mohammed-ben-Ahmed, astrologue arabe, mort en 330. Il passe pour avoir possédé à un haut degré le don de prédire les choses futures. On lui doit une introduction à l’astrologie judiciaire. Aboyeurs. Il y a en Bretagne et dans quelques autres contrées des hommes et des femmes affectés d’un certain délire inexpliqué, pendant lequel ils aboient absolument comme des chiens. Quelques-uns parlent à travers leurs aboiements, d’autres aboient et ne parlent plus. Le docteur Champouillon a essayé d’expliquer ce terrible phénomène, en l’attribuant aux suites d’une frayeur violente. Il cite un jeune conscrit de la classe de 1853 qui, appelé devant le conseil de révision, réclama son exemption pour cause d’aboiement ; il racontait qu’étant mousse à bord d’un caboteur, il avait été précipité à la mer par un coup de vent ; l’épouvante l’avait frappé d’un tel anéantissement, qu’il n’en était sorti que pour subir des suffocations qui l’empêchèrent de parler pendant une semaine. Lorsque la parole lui revint, elle s’entrecoupa à chaque phrase de cris véhéments, remplacés bientôt par des aboiements saccadés qui duraient quelques secondes. Ces spasmes furent reconnus bien réels, et le conscrit fut réformé. Mais il y a en Bretagne des aboyeuses qui apportent en naissant cette affreuse infirmité implantée dans quelques familles. Les bonnes gens voient là un maléfice, et nous ne savons comment expliquer une si triste misère. Nous pourrions citer un homme qui, dans l’agonie qui précéda sa mort, agonie qui dura trois jours, ne s’exprima que par des aboiements et ne put retrouver d’autre langage. Mais celui-là, dans la profanation des églises, en 1793, avait enfermé son chien dans un tabernacle. Nous connaissons aussi une famille où le père et la mère devenus muets, nous ne savons par quelle cause ni pour quelle cause, n’ont que des enfants muets. Ainsi les frères et les sœurs ne poussent que des cris inarticulés et ne s’entendent pas autrement pour les plus urgents besoins de la vie. Abracadabra. Avec ce mot d’enchantement, qui est très-célèbre, on faisait, surtout en Perse et en Syrie, une figure magique à laquelle on attribuait le don de charmer diverses maladies et de guérir particulièrement la fièvre. Il ne fallait que porter autour du cou cette sorte de philactère, écrit dans la disposition triangulaire que voici : Abracax ou Abraxas, l’un des dieux de quelques théogonies asiatiques, du nom duquel on a tiré le philactère abracadabra. Abracax est représenté sur des amulettes avec une tête de coq, des pieds de dragon et un fouet à la main. Les démonographes ont fait de lui un démon, qui a la tête d’un roi et pour pieds des serpents. Les basilidiens, hérétiques du deuxième siècle, voyaient en lui leur dieu suprême. Comme ils trouvaient que les sept lettres grecques dont ils formaient son nom faisaient en grec le nombre 365, qui est celui des jours de l’année, ils plaçaient sous ses ordres plusieurs génies qui présidaient aux trois cent soixante-cinq cieux, et auxquels ils attribuaient trois cent soixante-cinq vertus, une pour chaque jour. Les basilidiens disaient encore que Jésus-Christ, Notre-Seigneur, n’était qu’un fantôme bienveillant envoyé sur la terre par Abracax. Ils s’écartaient de la doctrine de leur chef. Abraham. Tout le monde connaît l’histoire de ce saint patriarche, écrite dans les livres sacrés. Les rabbins et les musulmans l’ont chargée de beaucoup de traditions curieuses, que le lecteur peut trouver dans les Légendes de l’Ancien Testament. Les Orientaux voient dans Abraham un savant astrologue et un homme puissant en prodiges. Suidas et Isidore lui attribuent l’invention de l’alphabet, qui est dû à Adam. Voy. Cadmus. Les rabbins font Abraham auteur d’un livre De l’explication des songes, livre que Joseph, disent-ils, avait étudié avant d’être vendu par ses frères. On met aussi sur son compte un ouvrage intitulé Jetzirah, ou la Création, que plusieurs disent écrit par le rabbin Akiba. Voy. ce nom. Les Arabes possèdent ce livre cabalistique, qui traite de l’origine du monde : ils l’appellent le Sepher. On dit que Vossius, qui raisonnait tout de travers là-dessus, s’étonnait de ne pas le voir dans les livres canoniques. Postel l’a traduit en latin : on l’a imprimé à Paris en 1552 ; à Mantoue en 1562, avec cinq commentaires ; à Amsterdam en 1642. On y trouve de la magie et de l’astrologie. — « C’est un ouvrage cabalistique très-ancien et très-célèbre, dit le docteur Rossi. Quelques-uns le croient composé par un écrivain antérieur au Talmud, dans lequel il en est fait mention. » — Le titre de l’ouvrage porte le nom d’Abraham ; mais ajoutons qu’il y a aussi des opinions qui le croient écrit par Adam lui-même. Abrahel, démon succube, connu par une aventure que raconte Nicolas Remy dans sa Démonolâtrie, et que voici ; — En l’année 1581, dans le village de Dalhem, au pays de Limbourg, un méchant pâtre, nommé Pierron, conçut un amour violent pour une jeune fille de son voisinage. Or cet homme mauvais était marié ; il avait même de sa femme un petit garçon. Un jour qu’il était occupé de la criminelle pensée de son amour, la jeune fille qu’il convoitait lui apparut dans la campagne:c’était un démon sous sa figure. Pierron lui découvrit sa passion ; la prétendue jeune fille promit d’y répondre, s’il se livrait à elle et s’il jurait de lui obéir en toutes choses. Le pâtre ne refusa rien, et son abominable amour fut accueilli. — Peu de temps après, la jeune fille, ou le démon qui se faisait appeler Abrahel par son adorateur, lui demanda, comme gage d’attachement, qu’il lui sacrifiât son fils. Le pâtre reçut une pomme qu’il devait faire manger à l’enfant; l’enfant, ayant mordu dans la pomme, tomba mort aussitôt. Le désespoir de la mère fit tant d’effet sur Pierron, qu’il courut à la recherche d’Abrahel pour en obtenir réconfort. Le démon promit de rendre la vie à l’enfant, si le père voulait lui demander cette grâce a genoux, en lui rendant le culte d’adoration qui n’est dû qu’à Dieu. Le pâtre se mit à genoux, adora, et aussitôt l’enfant rouvrit les yeux. On le frictionna, on le réchauffa ; il recommença à marcher et à parler. Il était le-même qu’auparavant, mais plus maigre, plus hâve, plus défait, les yeux battus et enfoncés, les mouvements plus pesants. Au bout d’un an, le démon qui l’animait l’abandonna avec un grand bruit, et l’enfant tomba à la renverse… Cette histoire décousue et Incomplète se termine par ces mots, dans la narration de Nicolas Remy : « Le corps de l’enfant, d’une puanteur insupportable, fut tiré avec un croc hors de la maison de son père et enterré dans un champ. » — Il n’est plus question du démon succube ni du pâtre. Absalon. On a écrit bien des choses supposées à propos de sa chevelure. Lepelletier, dans sa dissertation sur la grandeur de l’arche de Noé, dit que toutes les fois qu’on coupait les cheveux d’Absalon, on lui en ôtait trente onces… Abstinence. On prétend, comme nous l’avons dit, qu’Abaris ne mangeait pas et que les magiciens habiles peuvent s’abstenir de manger et de boire. Sans parler des jeûnes merveilleux dont il est fait mention dans la vie de quelques saints, Marie Pelet de Laval, femme du Hainaut, vécut trente-deux mois (du 6 novembre 1754 au 25 juin 1757) sans recevoir aucune nourriture, ni solide ni liquide. Anne Harley, d’Orival, près de Rouen, se soutint vingt-six ans en buvant seulement un peu de lait qu’elle vomissait quelques moments après l’avoir avalé. On citerait d’autres exemples. Dans les idées des Orientaux, les génies ne se nourrissent que de fumées odorantes qui ne produisent point de déjections. Abundia, fée bienfaisante honorée en Thuringe comme protectrice. Elle visite les maisons, où elle mange et boit avec ses compagnes ce qu’on leur a préparé, mais sans que rien des mets soit diminué par elles. Elles soignent les étables ; et on a des marques de leur passage par des gouttes de leurs cierges de cire jaune, qu’on remarque sur la peau des animaux domestiques. Acatriel, l’un des trois princes des bons démons, dans la cabale juive, qui admet des démons de deux natures. Acca-Laurentia, appelée aussi Lupa : la Louve, à cause de ses mœurs débordées, était mise au rang des divinités dans l’ancienne Rome, pour avoir adopté et nourri Romulus. Accidents. Beaucoup d’accidents peu ordinaires, mais naturels, auraient passé autrefois pour des sortilèges. Voici ce qu’on lisait dans un journal de 1841 : — « Mademoiselle Adèle Mercier (des environs de Saint-Gilles), occupée il y a peu de jours à arracher dans un champ des feuilles de mûrier, fut piquée au bas du cou par une grosse mouche qui, selon toute probabilité, venait de sucer le cadavre putréfié de quelque animal, et qui déposa dans l’incision faite par son dard une ou quelques gouttelettes du suc morbifique dont elle s’était repue. La douleur, d’abord extrêmement vive, devint insupportable. Il fallut que mademoiselle Mercier fut reconduite chez elle et qu’elle se mît au lit. La partie piquée s’enfla prodigieusement en peu de temps : l’enflure gagna. Atteinte d’une fièvre algide qui acquit le caractère le plus violent, malgré tous les soins qui lui furent prodigués, et quoique sa piqûre eût été cautérisée et alcalisée, mademoiselle Mercier mourut le lendemain, dans les souffrances les plus atroces. » Le Journal du Rhône racontait ce qui suit en juin 1841 : — « Un jeune paysan des environs de Bourgoin, qui voulait prendre un repas de cerises, commit l’imprudence, lundi dernier, de monter sur un cerisier que les chenilles avaient quitté après en avoir dévoré toutes les feuilles. Il y avait vingt minutes qu’il satisfaisait son caprice ou son appétit, lorsque presque instantanément il se sentit atteint d’une violente inflammation à la gorge. Le malheureux descendit en poussant péniblement ce cri : J’étouffe ! J’étouffe ! Une demi-heure après il était mort. On suppose que les chenilles déposent dans cette saison sur les cerises qu’elles touchent une substance que l’œil distingué à peine ; mais qui n’en est pas moins un poison. C’est donc s’exposer que de manger ces fruits sans avoir pris la sage précaution de les laver. » Accouchements. Chez les Grecs, les charmeuses retardaient un accouchement, un jour, une semaine et davantage ; en se tenant les jambes croisées et les doigts entrelacés à la porte de la pauvre femme prise des douleurs de l’enfantement. Voy. Aétite. Accouchements prodigieux. Torquemada, dans son Examéron, cité une femme qui mit au monde sept enfants à la fois, à Médina del Campo ; une autre femme de Salamanque qui en eut neuf d’une seule couche. Jean Pic de la Mirandole assure qu’une femme de son pays eut vingt enfants en deux grossesses, neuf dans l’une et onze dans l’autre. Voy. Irmentrude, Trazégnies, Imagination. Torquemada parle aussi d’une Italienne qui mit au monde soixante-dix enfants à la fois ; puis il rapporte, comme à l’abri du doute, ce que conte Albert le Grand, qu’une Allemande enfanta, d’une seule couche, cent cinquante enfants, tous enveloppés dans une pellicule, grands comme le petit doigt et très-bien formés[4]. Acham, démon que l’on conjure le jeudi. Voy. Conjuration. Achamoth, esprit, ange ou éon du sexe féminin, mère de Jéhovah, dans les stupides doctrines des valentiniens. Acharai-Rioho, chef des enfers chez les Yakouts. Voy. Mang-taar. Achéron, fleuve de douleur dont les eaux sont amères ; l’un des fleuves de l’enfer des païens. Dans des relations du moyen âge, l’Achéron est un monstre ; dans la mythologie grecque, Achéron était un homme qui donna à boire aux Titans altérés ; Jupiter l’en châtia en le changeant en fleuve et le jetant dans les enfers. Achérusie, marais d’Égypte près d’Héliopolis. Les morts le traversaient dans une barque, lorsqu’ils avaient été jugés dignes des honneurs de la sépulture. Les ombres des morts enterrés dans le cimetière voisin erraient, disait-on, sur les bords de ce marais, que quelques géographes appellent un lac. Achguaya-Xerac. Voy. Guayotta. Achmet, devin arabe du neuvième siècle, auteur d’un livre De l’interprétation des songes, suivant les doctrines de l’Orient. Le texte original de ce livre est perdu ; mais Rigault en a fait imprimer la traduction grecque et latine à la suite de l’Onéirocritique d’Artémidore ; Paris, 1603, in-4o. Aconce (Jacques), curé apostat du diocèse de Trente, qui, poussé par la débauche, embrassa le protestantisme en 1557, et passa en Angles-terre. La reine Élisabeth lui fit une pension. Aussi il ne manqua pas de rappeler diva Elisabetha, en lui dédiant son livre Des stratagèmes de Satan[5]. Mais nous ne mentionnons ce livre ici qu’à cause de son titre ; ce n’est pas un ouvrage de démonomanie, c’est une vile et détestable diatribe contre le Catholicisme. Adalbert, hérétique qui fit du bruit dans les Gaules au huitième siècle ; il est regardé par les uns comme un habile faiseur de miracles et par les autres comme un grand cabaliste. Il distribuait les rognures de ses ongles et de ses cheveux, disant que c’étaient de puissants préservatifs ; il contait qu’un ange, venu des extrémités du monde, lui avait apporté des reliques et des amulettes d’une sainteté prodigieuse. On dit même qu’il se consacra des autels à lui-même et qu’il se fit adorer. Il prétendait savoir l’avenir, lire dans la pensée et connaître la confession des pécheurs rien qu’en les regardant. Il montrait impudemment une lettre de Notre-Seigneur Jésus-Christ, disant qu’elle lui avait été apportée par saint Michel. Baluze, dans son appendice aux Capitulaires des rois francs, a publié cette lettre, dont voici le litre : — « Au nom de Dieu : Ici commence la lettre de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui est tombée à Jérusalem, et qui a été trouvée par l’archange saint Michel, lue et copiée par la main : d’un prêtre nommé Jean, qui l’a envoyée à la ville de Jérémie à un autre prêtre, nommé Talasius ; et Talasius l’a envoyée en Arabie à un autre prêtre, nommé Léoban ; et Léoban l’a envoyée à la ville de Betsamie, où elle a été reçue par le prêtre Macarius, qui l’a renvoyée à la montagne du saint archange Michel ; et par le moyen d’un ange, la lettre est arrivée à la ville de Rome, au sépulcre de saint Pierre, où sont les clefs du royaume des deux ; et les douze prêtres qui sont à Rome ont fait des veilles de trois jours, avec des jeûnes et des prières, jour et nuit, » etc. El Adalbert enseignait à ses disciples une prière qui débutait ainsi : « Seigneur, Dieu tout-puissant, père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, Alpha et Oméga, qui êtes sur le trône souverain, sur les Chérubins et les Séraphins, sur l’ange Uriel, l’ange Raguel, l’ange Cabuel, l’ange Michel, sur l’ange Inias, l’ange Tabuas, l’ange Simiel et l’ange Sabaoth, je vous prie de m’accorder ce que je vais vous dire. » C’était, comme on voit, très-ingénieux. Dans un fragment conservé des mémoires qu’il avait écrits sur sa vie, il raconte que sa mère, étant enceinte de lui, crut voir sortir de son côté droit un veau ; ce qui était, dit-il, le pronostic des grâces dont il fut comblé en naissant par le ministère d’un ange. On arrêta le cours des extravagances de cet insensé en l’enfermant dans une prison, où il mourut. Adam, le premier homme. Sa chute devant les suggestions de Satan est un dogme de la religion chrétienne. Les Orientaux font d’Adam un géant démesuré, haut d’une lieue ; ils en font aussi un magicien, un cabaliste ; les rabbins en font de plus un alchimiste et un écrivain. On a supposé un testament de lui ; et enfin les musulmans regrettent toujours dix traités merveilleux que Dieu lui avait dictés[6]. Adam (l’abbé). Il y eut un temps où l’on voyait le diable en toutes choses et partout, et peut-être n’avait-on pas tort. Mais il nous semble qu’on le voyait trop matériellement. Le bon et naïf Césaire d’Heisterbach a fait un livre d’histoires prodigieuses où le diable est la machine universelle ; il se montre sans cesse et sous diverses figurés palpables. C’était surtout à l’époque où l’on s’occupait en France de l’extinction des templiers. Alors un certain abbé Adam, qui gouvernait l’abbaye des Vaux-de-Gernay, au diocèse de Paris, avait l’esprit tellement frappé de l’idée que le diable le guettait, qu’il croyait le reconnaître à chaque pas sous des formes que sans doute le diable n’a pas souvent imaginé de prendre. — Un jour qu’il revenait de visiter une de ses petites métairies, accompagné d’un serviteur aussi crédule que lui, l’abbé Adam racontait comment le diable l’avait harcelé dans son voyage. L’esprit malin s’était montré sous la figure d’un arbre blanc de frimas, qui semblait venir à lui. — C’est singulier, dit un de ses amis ; n’étiez-vous pas la proie de quelque illusion causée par la course de votre cheval ? — Non, c’était Satan. Mon cheval s’en effraya ; l’arbre pourtant passa au galop et disparut derrière nous, il laissait une certaine odeur qui pouvait bien être du soufre. — Odeur de brouillard, marmotta l’autre. — Le diable reparut, et cette fois c’était un chevalier noir qui s’avançait vers nous pareillement. — Éloigne-toi, lui criai-je d’une voix étouffée. Pourquoi m’attaques-tu ? Il passa encore, sans avoir l’air de s’occuper de nous. Mais il revint une troisième fois, ayant la forme d’un homme grandit pauvre, avec un cou long et maigre. Je fermai les yeux et ne le revis que quelques instants plus tard sous le capuchon d’un petit moine. Je crois qu’il avait sous son froc une rondache dont il me menaçait. — Mais, interrompit l’autre, ces apparitions ne pouvaient-elles pas être des voyageurs naturels ? — Comme si on ne savait pas s’y reconnaître ! comme si nous ne l’avions pas vu derechef sous la figure d’un pourceau, puis sous celle d’un âne, puis sous celle d’un tonneau qui roulait dans la campagne, puis enfin sous la forme d’une roue de charrette qui, si je ne me trompe, me renversa, sans toutefois me faire aucun mal ! — Après tant d’assauts, la route s’était achevée sans autres mal-encontres[7]. Voy. Hallucinations. Adamantius, médecin juif, qui se fit chrétien à Constantinople, sous le règne de Constance, à qui il dédia ses deux livres sur la Physiognomonie ou l’art de juger les hommes par leur figure. Cet ouvrage, plein de contradictions et de rêveries, a été imprimé dans quelques collections, notamment dans les Scriptores physiognomoniæ veteres, grec et latin, cura J.-G.-F. Franzii ; Altembourg, 1780, in-8o. Adamiens ou Adamites. Hérétiques du second siècle, dans l’espèce des basilidiens. Ils se mettaient nus et proclamaient la promiscuité des femmes. Clément d’Alexandrie dit qu’ils se vantaient d’avoir des livres secrets de Zoroastre, ce qui a fait conjecturer à plusieurs qu’ils étaient livrés à la magie. Adelgreiff (Jean-Albert), fils naturel d’un pasteur aller mand, qui lui apprit le latin, le grec, l’hébreu et’plusieurs langues modernes. Il de-, vint fou et crut avoir des visions. Il disait que sept anges l’avaient chargé de représenter Dieu sur la terre et de châtier les souverains avec des verges de fer. Il signait ses décrets : « Jean Albrecht Àdelgreiff, Kihi Schmalk hitmandis, archi-souverain pontife, roiduroyau-me des ci eux, juge des vivants et des morts, Dieu et père, dans la gloire duquel le Christ viendra, au dernier jour, Seigneur de tous les seigneurs et Roi de tous les rois. » Il causa beaucoup de troubles par ses extravagances, qui trouvèrent, comme toujours, des partisans. On lui attribua des prodiges, et il fut brûle à Kœnigsberg comme magicien, hérétique et perturbateur, le 11 octobre 1636. Il avait prédit avec assurance qu’il ressusciterait le troisième jour, ce qui ne s’est pas vérifié. Adeline, ou plutôt Edeline. Voy. ce mot. Adelites, devins espagnols qui se vantaient de prédire par le vol ou le chant des oiseaux ce qui devait arriver en bien ou en mal. Adelung (Jean-Christophe), littérateur allemand, mort à Dresde en 1806. Il a laissé un ouvrage intitulé Histoire des folies humaines, ou Biographie des plus célèbres nécromanciens, alchimistes, devins, etc. ; sept parties ; Leipzig. 1785-1789. Adeptes, nom que prennent les alchimistes qui prétendent avoir trouvé la pierre, philosophale et l’élixir de vie. Ils disent qu’il y a toujours onze adeptes dans ce monde ; et, comme l’élixir les rend immortels, lorsqu’un nouvel alchimiste a découvert le secret du grand œuvre, il faut qu’un des onze anciens lui fasse place et se retire dans un autre des mondes élémentaires. Adès, ou Hadès, roi de l’enfer. Ce mot est pris, souvent, chez quelques poètes anciens, pour l’enfer même. Adhab-Algab, purgatoire des musulmans, où les méchants sont tourmentés par les anges noirs Munkir et Nékir. Adjuration, formule d’exorcisme par laquelle on commande, au nom de Dieu, à l’esprit malin de dire ou de faire ce qu’on exige de lui. Adonis, démon brûlé. Selon les démonologues, il remplit quelques fonctions dans les incendies[8]. Des savants croient que c’est le même que le démon Thamuz des Hébreux. Adoration du crapaud. Les sorciers n’adorent pas seulement le diable dans leurs hideuses assemblées. Tout aspirant qui est reçu là sorcier après certaines épreuves reçoit un crapaud, avec l’ordre de l’adorer ; ce qu’il fait en lui don-liant un baiser en signe de révérence. Voy. Sabbat. Adramelech, grand chancelier des enfers, intendant de la garde-robe du souverain des démons, président du haut conseil des diables. Il était adoré à Sépharvaïm, ville des Assyriens, qui brûlaient des enfants sur ses autels. Les rabbins disent qu’il se montre sous la figure d’un mulet, et quelquefois sous celle d’un paon. Adranos, idole sicilienne, qui a donné son nom à la ville d’Adranum, aujourd’hui Aderno. On élevait dans son temple mille chiens, dits sacrés, qui avaient pour mission principale de reconduire chez eux les hommes ivres. Adrien. Se trouvant en-Mésie, à la tête d’une légion auxiliaire, vers la fin du règne de Domitien, Adrien consulta un devin (car il croyait aux devins et à l’astrologie judiciaire), lequel lui prédit qu’il parviendrait un jour à l’empire. Ce n’était pas, dit-on, la première fois qu’on lui faisait cette promesse. Trajan, qui était son tuteur, l’adopta, et il régna en effet. On lui attribue en Écosse la construction de la muraille du Diable. Fulgose, qui croyait beaucoup à l’astrologie, rapporte, comme une preuve de la solidité de cette science, que l’empereur Adrien, très-habile astrologue, écrivait tous les ans, le premier jour du premier mois, ce qui lui devait arriver pendant l’année, et que, l’an qu’il mourut, il n’écrivit que jusqu’au mois de sa mort, donnant à connaître par son silence qu’il prévoyait son trépas. Mais ce livre de l’empereur Adrien, qu’on ne montra qu’après sa mort, n’était qu’un journal. Aéromancie, art de prédire les choses futures par l’examen des variations et des phénomènes de l’air. C’est en vertu de cette divination qu’une comète annonce la mort d’un grand homme. Cependant ces présages extraordinaires :peuvent rentrer dans la tératoscopie. François de la Torre-Blanca dit que l’aéromancie est l’art de dire la bonne aventure en faisant apparaître des spectres dans les airs, ou en représentant, avec l’aide des démons, les événements futurs dans un nuage, comme dans une lanterne magique. « Quant aux éclairs et au tonnerre, ajoute-t-il, ceci regarde les augures ; et les aspects du ciel et des planètes appartiennent à l’astrologie. » Aétite, espèce de pierre qu’on nomme aussi pierre d’aigle, selon la signification de ce mot grec, parce qu’on prétend qu’elle se trouve dans les nids des aigles. Matthiole dit que les aigles vont chercher, cette pierre jusqu’aux Indes, pour faire éclore plus facilement leurs petits. De là vient qu’on attribue à l’aétite la propriété de faciliter l’accouchement lorsqu’elle est attachée au-dessus du genou d’une femme, ou de le retarder si on la lui met à la poitrine. — Dioscoride dit qu’on s’en servait autrefois pour découvrir les voleurs. Après qu’on l’avait broyée, on en mêlait la cendre dans du pain fait exprès ; on en faisait manger à tous ceux qui étaient soupçonnés. On croyait que, si peu d’aétite qu’il y eût dans ce pain, le voleur ne pouvait avaler le morceau. Les Grecs modernes emploient encore cette vieille superstition, qu’ils rehaussent de quelques paroles mystérieuses. Voy. Alphitomancie. Ævoli (César), auteur ou collecteur d’un livre peu remarquable, intitulé Opuscules sur les attributs divins et sur le pouvoir qui a été donné aux démons de connaître les choses secrètes et de tenter les hommes. Opuscula de divinis attributis et de modo et potestate quam dæmones habent intelligendi et passiones animi excitandi, in-4o ; Venise, 1589. Agaberte. « Aucuns parlent, dit Torquemada, d’une certaine femme nommée Agaberte, fille d’un géant qui s’appelait Vagnoste, demeurant aux pays septentrionaux, laquelle était grande enchanteresse ; et la force de ses enchantements était si variée qu’on ne la voyait presque jamais en sa propre figure. Quelquefois c’était une petite vieille fort ridée, qui semblait ne se pouvoir remuer, ou bien une pauvre femme malade et sans forces ; d’autres fois elle était si haute qu’elle paraissait toucher les nues avec sa tête. Ainsi elle prenait telle forme qu’elle voulait aussi aisément que les auteurs écrivent d’Urgande la Méconnue. Et, d’après ce qu’elle faisait, le monde avait opinion qu’en un instant elle pouvait obscurcir le soleil, la lune et les étoiles, aplanir les monts, renverser les montagnes, arracher les arbres, dessécher les rivières, et faire autres choses pareilles, si aisément qu’elle semblait tenir tous les diables attachés et sujets a ses volontés[9]. » Agarès, démon, Voy. Aguarès. Agate, pierre précieuse à laquelle les anciens attribuaient des qualités qu’elle n’a pas, comme de fortifier le cœur, de préserver de la peste et de guérir les morsures du scorpion et de la vipère. Agathion, démon familier qui ne se montre qu’à midi. Il paraît en forme d’homme ou de bête ; quelquefois il se laisse enfermer dans un talisman, dans une bouteille pu dans un anneau magique[10]. Agathodémon, ou bon démon, adoré des Égyptiens sous la figure d’un serpent à tête humaine. Les Grecs de l’Arcadie donnaient ce nom à Jupiter. Les dragons ou serpents ailés, que les anciens révéraient, s’appelaient agalhodæmones, ou bons génies. Agla, sigle ou mot cabalistique auquel les rabbins attribuent le pouvoir de chasser l’esprit malin. Ce mot se compose des premières lettres de ces quatre mots hébreux : Athah gabor leolam, Adonaï : « Vous êtes puissant et éternel, Seigneur. » Ce charme n’était pas seulement employé par les Juifs et les cabalistes, quelques chrétiens hérétiques s’en sont armés souvent pour combattre les démons. L’usage en était fréquent au seizième siècle[11], et plusieurs livres magiques en sont pleins, principalement l’Enchridion attribué ridiculement au pape Léon III. Voy. Cabale. Aglaophotis, sorte d’herbe qui croît dans les marbrières de l’Arabie, et dont les magiciens se servaient pour évoquer les démons. Ils employaient ensuite l’anancitide et la syrrochite, autres ingrédients qui retenaient les démons évoqués aussi longtemps qu’on le voulait. Voy. Baaras. Agnan, ou Agnian, démon qui tourmente les Américains par des apparitions et des méchancetés. Il se montre surtout au Brésil et chez les Topinamboux. Il paraît sous toutes sortes de formes, de façon que ceux qui veulent le voir peuvent le rencontrer partout. Agobard, archevêque de Lyon au neuvième siècle. Il a écrit contre les épreuves judiciaires et contre plusieurs superstitions de son époque. On croyait de son temps que les sorciers faisaient les tempêtes, qu’ils étaient maîtres de la grêle et des intempéries. Ainsi, dit le saint évêque, on ôte à Dieu son pouvoir tout-puissant pour le donner à des hommes. Il éclaira donc son diocèse, et il est bon de remarquer ici que c’est toujours l’Église qui a le plus constamment combattu les superstitions. Cependant elle a cru avec raison aux magiciens et aux maléfices, mais jamais à leur omnipotence. Agraféna-Shiganskaia. L’une des maladies les plus générales sur les côtes nord-est de la Sibérie, surtout parmi les femmes : c’est une extrême délicatesse des nerfs. Cette maladie, appelée mirak dans ce pays, peut être causée par le défaut absolu de toute nourriture végétale ; mais la superstition l’attribue à l’influence d’une magicienne nommée Agraféna-Shiganskaia, qui, bien que morte depuis plusieurs siècles, continue, comme les vampires, à répandre l’effroi parmi les habitants et passe pour s’emparer des malades, — M. de Wrangel, qui rapporte ce fait dans le récit de son expédition au nord-est de la Sibérie, ajoute que parfois on trouve aussi des hommes, qui souffrent du mirak ; mais ce sont des exceptions. Agrippa (Henri-Corneille), médecin et philosophe, contemporain d’Érasme, l’un des savants hommes de son temps, dont on l’a appelé le Trismégiste ; né à Cologne en 1486, mort en 1535, après une carrière orageuse, chez le receveur général de Grenoble, et non à Lyon ni dans un hôpital, comme quelques-uns l’ont écrit, il avait été lié avec tous les grands personnages et recherché de tous les princes de son époque. Chargé souvent de négociations politiques, il fit de nombreux voyages, que Thevet, dans ses Vies des hommes illustres, attribue à la manie « de faire partout des tours de son métier de magicien ; ce qui le faisait reconnaître et chasser incontinent ». Agrippa. Entraîné par ses études philosophiques dans des excentricités où la magie intervenait, comme de nos jours le magnétisme et le spiritisme, il s’est égaré dans la théurgie des néo-platoniciens et s’est posé « héritier de l’école d’Alexandrie[12]. » Il a donc fait réellement de la magie, comme l’en accusent les démonologues, ou du moins il l’a tenté. Il s’est occupé aussi de l’alchimie, sans grand succès probablement, puisqu’il mourut pauvre. Il avait des prétentions à pénétrer l’avenir, et on raconte qu’il promit au connétable de Bourbon des succès contre François Ier, ce qui était peu loyal, car il était alors le médecin de Louise de Savoie. On croit pouvoir établir aussi qu’il avait étudié les arts extranaturels dans ces universités occultes qui existaient au moyen âge. Sa Philosophie occulte lui attira des persécutions. On y voit, malgré d’habiles détours, les traces évidentes de la théurgie. Aussi il a laissé une certaine réputation parmi les pauvres êtres qui s’occupent, de sciences sécrètes, et on a mis sous son nom de stupides opuscules magiques. On croyait encore sous Louis XIV qu’il n’était pas mort. Voyez sa légende, où il est peut-être trop ménagé, dans les Légendes infernales. Aguapa, arbré des Indes orientales dont on prétend que l’ombre est-venimeuse. Un homme vêtu qui s’endort sous cet arbre se relève tout enflé, et l’on assure qu’un homme nu crève sans ressource. Les habitants attribuent à la méchanceté du diable ces cruels effets. Voy. Bohon-Hupas. Aguarès, grand-duc de la partie orientale des enfers. Il se montre sous les traits d’un seigneur à cheval sur un crocodile, l’épervier au poing. Aguerre (Pierre d’). Sous Henri IV, dans cette partie des Basses-Pyrénées qu’on appelait le pays de Labour[13], on fit le procès en sorcellerie à un vieux coquin de soixante-treize ans, qui se nommait Pierre d’Aguerrè, et qui causait beaucoup de maux par empoisonnements, dits sortilèges. On avait arrêté, en même temps que lui, Marie d’Aguerre et Jeanne d’Aguerre, ses petites-filles ou ses petites-nièces, avec d’autres jeunes filles et les sorcières qui les avaient menées au sabbat. Jeanne d’Aguerre exposa les turpitudes qui se commettaient dans les grossières orgies où on l’avait conduite ; elle y avait vu le diable en forme de bouc. Marie d’Aguerre déposa que le démon adoré au sabbat s’appelait Léonard, qu’elle l’avait vu en sa forme de bouc sortir du fond d’une grande cruche placée au milieu de l’assemblée, qu’il lui avait paru prodigieusement haut, et qu’à la fin du sabbat il était rentré dans sa cruche. Deux témoins ayant affirmé qu’ils avaient vu Pierre d’Aguerre remplir au sabbat le personnage de maître des cérémonies, qu’ils avaient vu le diable lui donner un bâton doré avec lequel il rangeait, comme un maître de camp, les personnes et les choses, et qu’ils l’avaient vu à la fin de l’assemblée rendre au diable son bâton de commandement[14], le vieux coquin, qui avait bien d’autres méfaits, fut condamné à mort comme sorcier avéré. Voy. Bouc et Sabbat. Aigle. L’aigle a toujours été un oiseau de présage chez les anciens. Valère-Maxime rapporte que la vue d’un aigle sauva la vie au roi Déjotarus, qui ne faisait rien sans consulter les oiseaux ; comme il s’y connaissait, il comprit que l’aigle qu’il voyait le détournait d’aller loger dans la maison qu’on lui avait préparée, et qui s’écroula la nuit suivante. De profonds savants ont dit que l’aigle a des propriétés surprenantes y entre autres celle-ci, que sa cervelle desséchée, mise en poudre, imprégnée de suc de ciguë et, mangée en ragoût, rend si furieux ceux qui se sont permis ce régal, qu’ils s’arrachent les cheveux, et se déchirent jusqu’à ce qu’ils aient complètement achevé leur digestion. Le livre qui contient cette singulière recette[15] donne pour raison de ses effets que « la grande chaleur de la cervelle de l’aigle forme des illusions fantastiques en bouchant les conduits des vapeurs et en remplissant la tête de fumée ». C’est ingénieux et clair. On donne en alchimie le nom d’aigle à différentes combinaisons savantes. L’aigle céleste est une composition de mercure réduit en essence, qui passe pour un remède universel ; l’aigle de Vénus est une composition de vert-de-gris et de sel ammoniac, qui forment un safran ; l’aigle noir est une composition de cette cadmie vénéneuse qui se nomme cobalt, et que quelques alchimistes regardent comme la matière du mercure philosophique. Aiguilles. On pratique ainsi, dans quelques localités, une divination par les aiguilles. — On prend vingt-cinq aiguilles neuves ; on les met dans une assiette sur laquelle on verse de l’eau. Celles qui s’affourchent les unes sur les autres annoncent autant d’ennemis. On conte qu’il est aisé, de faire merveille avec de simples aiguilles à coudre, en leur communiquant une vertu qui enchante. Kornmann écrit ceci[16] : « Quant à ce que les magiciens, et les enchanteurs font avec l’aiguille dont on a cousu le suaire d’un cadavre, aiguille au moyen de laquelle ils peuvent lier les nouveaux mariés, cela ne doit pas s’écrire, de crainte de faire naître la pensée d’un pareil expédient… » Aiguillette. On appelle nouement de l’aiguillette un charme qui frappe tellement l’imagination de deux époux ignorants ou superstitieux, qu’il s’élève entre eux une sorte d’antipathie dont les accidents sont très-divers. Ce charme est jeté par des malveillants qui passent pour sorciers ou qui le sont. Voy. Ligatures. Aimant (Magnes), principal producteur de la vertu magnétique ou attractive. — Il y a sur l’aimant quelques erreurs populaires qu’il est bon de passer en revue. On rapporte des choses admirables, dit le docteur Brown[17], d’un certain aimant qui n’attire pas seulement le fer, mais la chair aussi. C’est un aimant très-faible, composé surtout de terre glaise semée d’un petit nombre de lignes magnétiques et ferrées. La terre glaise qui en est la base fait qu’il s’attache aux lèvres, comme l’hématite ou la terre de Lemnos. Les médecins qui joignent cette pierre à l’aétite lui donnent mal à propos la vertu de prévenir les avortements. On a dit de toute espèce d’aimant que l’ail peut lui enlever sa propriété attractive ; opinion certainement fausse, quoiqu’elle nous ait été transmise par Solin, Pline, Plutarque, Matthiole, etc. Toutes les expériences l’ont démentie. Un fil d’archal rougi, puis éteint dans le jus d’ail, ne laisse pas de conserver sa vertu polaire ; un morceau d’aimant enfoncé dans l’ail aura la même puissance attractive qu’auparavant ; des aiguilles laissées dans l’ail jusqu’à s’y rouiller n’en retiendront pas moins cette force d’attraction. On doit porter le même jugement de cette autre assertion, que le diamant a la vertu d’empêcher l’attraction de l’aimant, Placez un diamant (si vous en avez) entre l’aimant et l’aiguille, vous les verrez se joindre, dussent-ils passer par-dessus la pierre précieuse. Les auteurs que nous combattons ont sûrement pris pour des diamants ce qui n’en était pas. Mettez sur la même ligne, continue Brown, cette autre merveille contée par certains rabbins, que les cadavres humains sont magnétiques et que, s’ils sont étendus dans un bateau, le bateau tournera jusqu’à ce que la tête du corps mort regarde le septentrion. — François Rubus, qui avait une crédulité très-solide, reçoit comme vrais la plupart de ces faits inexplicables. Mais tout ce qui tient du prodige, il l’attribue au prestige du démon[18], et c’est un moyen facile de sortir d’embarras. Disons un mot du tombeau de Mahomet. Beaucoup de gens croient qu’il est suspendu, à Médine, entre deux pierres d’aimant placées avec art, l’une au-dessus et l’autre au-dessous ; mais ce tombeau est de pierre comme tous les autres, et bâti sur le pavé du temple. — On lit quelque part, à la vérité, que les mahométans avaient conçu un pareil dessein ; ce qui a donné lieu à la fable que le temps et l’éloignement des lieux ont fait passer pour une vérité, et que l’on a essayé d’accréditer par des exemples. On voit dans Pline que l’architecte Dinochàrès commença de voûter, avec des pierres d’aimant, le temple d’Arsinoé à Alexandrie, afin de suspendre en l’air la statue de cette reine ; il mourut sans avoir exécuté ce projet, qui eût échoué. — Rufin conte quel dans le temple de Sérapis, il y avait un chariot de fer que des pierres d’aimant tenaient suspendu ; que ces pierres ayant été ôtées, le chariot tomba et se brisa. Bède rapporte également, d’après des contes anciens, que le cheval de Bellérophon, qui était de fer, fut suspendu entre deux pierres d’aimant. C’est sans doute à la qualité minérale de l’aimant qu’il faut attribuer ce qu’assurent quelques-uns, que les blessures faites avec des armes aimantées sont plus dangereuses et plus difficiles à guérir, ce qui est détruit par l’expérience ; les incisions faites par des chirurgiens avec des instruments aimantés ne causent aucun mauvais effet. Rangez dans la même classe l’opinion qui fait de l’aimant un poison, parce que des auteurs le placent dans le catalogue des poisons. Gardas de Huerta, médecin d’un vice-roi espagnol, rapporte au contraire que les rois de Ceylan avaient coutume de se faire servir dans des plats de pierre d’aimant, s’imaginant par là conserver leur vigueur. On ne peut attribuer qu’à la vertu magnétique ce que dit Ætius, que si un goutteux tient quelque temps dans sa main une pierre d’aimant, il ne se sent plus de douleur, ou que du moins il éprouve un soulagement. C’est à la même vertu qu’il faut l’apporter ce qu’assure Marcellus Empiricus, que l’aimant guérit les maux de tête. Ces effets merveilleux ne sont qu’une extension gratuité de sa vertu attractive, dont tout le monde convient. Les hommes, s’étant aperçus de cette force secrète qui attire les corps magnétiques, lui ont donné encore une attraction, d’un ordre différent, la vertu de tirer la douleur de toutes les parties du corps ; c’est ce qui a fait ériger l’aimant en philtre. On dit aussi que l’aimant resserre les nœuds de l’amitié paternelle et de l’union conjugale, en même temps qu’il est très-propre aux opérations magiques. Les basilidiens en faisaient des talismans pour chasser les démons. Les fables qui regardent les vertus de cette pierre sont en grand nombre. Dioscoride assure qu’elle est pour les voleurs un utile auxiliaire ; quand ils veulent piller un logis, dit-il, ils allument du feu aux quatre coins, et y jettent des morceaux d’aimant. La fumée qui en résulte est si incommode, que ceux qui habitent la maison sont forcés de l’abandonner. Malgré l’absurdité de cette fable, mille ans après Dioscoride, elle a été adoptée par les écrivains qui ont compilé les prétendus secrets merveilleux d’Albert le Grand. Mais on ne trouvera plus d’aimant comparable à celui de Laurent Guasius. Cardan affirme que toutes les blessures faites avec des armes frottées de cet aimant ne causaient aucune douleur. Encore une fable : je ne sais quel écrivain assez grave a dit que l’aimant fermenté dans du sel produisait et formait le petit poisson appelé rémore, lequel possède la vertu d’attirer l’or du puits le plus profond. L’auteur de cette recette savait qu’on ne pourrait jamais le réfuter par l’expérience[19] ; et c’est bien dans ces sortes de choses qu’il ne faut croire que les faits éprouvés. Aimar. Voy. Baguette divinatoire. Ajournement. On croyait assez généralement autrefois que, si quelque opprimé, au moment de mourir, prenait Dieu pour juge, et s’il ajournait son oppresseur au tribunal suprême, il se faisait toujours une manifestation du gouvernement temporel de la Providence. Le mot toujours est une témérité, car on ne cite que quelques faits à l’appui de cette opinion. Le roi de Castille Ferdinand IV fut ajourné par deux gentils hommes injustement condamnés, et mourut au bout de trente jours. Énéas Sylvius raconte, et c’est encore un fait constaté, que François Ier, duc de Bretagne, ayant fait assassiner son frère (en 1450), ce prince, en mourant, ajourna son meurtrier devant Dieu, et que le duc expira au jour fixé[20]. Nous ne mentionnerons ici l’ajournement du grand maître des templiers, que l’on a dit avoir cité le pape et le roi au tribunal de Dieu, que pour faire remarquer au lecteur que cet ajournement a été imaginé longtemps après le supplice de ce grand maître. Voy. Templiers. Akbaba, vautour qui vit mille ans en se nourrissant de cadavres. C’est une croyance turque. Akhmin. Ville de la moyenne Thébaïde, qui avait autrefois le renom d’être la demeure des plus grands magiciens[21]. Paul Lucas parle, dans son second voyage[22], du serpent merveilleux d’Akhmin, que les musulmans honorent comme un ange, et que les chrétiens croient être le démon Asmodée. Voy. Haridi. Akiba, rabbin du premier siècle de notre ère, précurseur de Bar-Cokébas[23]. De simple berger, poussé par l’espoir d’obtenir la main d’une jeune fille dont il était épris, il devint un savant renommé. Les Juifs disent qu’il fut instruit par les esprits élémentaires, qu’il savait conjurer, et qu’il eut, dans ses jours d’éclat, jusqu’à quatre-vingt mille disciples… On croit qu’il est auteur du Jetzirah ou livré de la création, attribué aussi par les uns à Abraham, et par d’autres à Adam même. Akouan, démon géant, qui, dans les traditions persanes, lutta longtemps contre Roustam, et fut enfin, malgré sa masse énorme, tué par ce héros. — Roustam est en Perse un personnage que l’on ne peut comparer qu’à Roland, chez nous. Alain de l’Isle (Insulensis). religieux bernardin, évêque d’Auxerre au douzième siècle, autour vrai ou supposé de l’Explication des prophéties de Merlin (Explanationes in prophetias Merlini Angli ; Francfort, 1608, in-8o). Il composa, dit-on, ce commentaire, en 1170, à l’occasion du grand bruit que faisaient alors lesdites prophéties. Un autre Alain ou Alanus, qui vivait dans le même siècle, a laissé pour les alchimistes un livre intitulé Dicta de lapide philosophico, in-8o ; Leyde, 1600. Alaric, roi des Goths et premier roi du premier royaume d’Italie (car il y en a eu quatre avant nos jours, et aucun n’a pu durer). Olympiodore nous a conservé un récit populaire de son temps, suivant lequel, lorsque Alaric voulut envahir la Sicile, il fut repoussé par une statue mystérieuse qui lui lançait des flammes par l’un de ses pieds et des jets d’eau par l’autre. Il se retira à Cosenza, où il mourut subitement peu de jours après (an 410). Alary (François), songe-creux, qui a fait imprimer à Rouen, en 1701, la Prophétie du comte Bombaste, chevalier de la Rose-Croix, neveu de Paracelse, publiée en l’année 1609, sur la naissance de Louis le Grand. Alastor, démon sévère, exécuteur suprême des sentences du monarque infernal. Il fait les fonctions de Némésis. Zoroastre l’appelle le bourreau ; Origène dit que c’est le même qu’Azazel ; d’autres le confondent avec l’ange exterminateur. Les anciens appelaient les génies malfaisants alastores, et Plutarque dit que Cicéron, par haine contre Auguste, avait eu le projet de se tuer auprès du foyer de ce prince pour devenir son alastor. Albert le Grand, Albert le Teutonique, Albert de Cologne, Albert de Ratisbonne, Albertus Grotus, car on le désigne sous tous ces noms (le véritable était Albert de Groot), savant et pieux dominicain, mis à tort au nombre des magiciens par les démonographes, fut, dit-on, le plus curieux de tous les hommes. Il naquit dans la Souabe, à Lawigen sur le Danube, en 1205. D’un esprit fort grossier dans son jeune âge, il devint, à la suite d’une vision qu’il eut de la sainte Vierge, qu’il servait tendrement et qui lui ouvrit les yeux de l’esprit, l’un des plus grands docteurs de son siècle. Il fut le maître de saint Thomas d’Aquin. Vieux, il retomba dans la médiocrité, comme pour montrer qu’évidemment son mérite et sa science étendue n’étaient qu’un don miraculeux et temporaire. — D’anciens écrivains ont dit, après avoir remarqué la dureté naturelle de sa conception, que d’âne il avait été transmué en philosophe ; puis, ajoutent-ils, de philosophe il redevint âne[24]. Albert le Grand fut évêque de Ratisbonne, et mourut saintement à Cologne, âgé de quatre-vingt-sept ans. Ses ouvrages n’ont été publiés qu’en 1651 ; ils forment vingt et un volumes in-folio. En les parcourant, on admire un savant chrétien ; on ne trouve jamais rien qui ait pu le charger de sorcellerie. Il dit formellement au contraire : « Tous ces contes de démons qu’on voit rôder dans les airs, et de qui on tire le secret des choses futures, sont trop souvent des absurdités ou des fourberies[25]. » — C’est qu’on a mis sous son nom des livres de secrets merveilleux, auxquels il n’a jamais eu plus de part qu’à l’invention du gros canon et du pistolet que lui attribue Matthieu de Luna. Mayer dit qu’il reçut des disciples de saint Dominique le secret de la pierre philosophale, et qu’il le communiqua à saint Thomas d’Aquin ; qu’il possédait une pierre marquée naturellement d’un serpent, et douée de cette vertu admirable, que si on la mettait dans un lieu fréquenté par des serpents, elle les attirait tous ; qu’il employa, pendant trente ans, toute sa science de magicien et d’astrologue à faire, de métaux bien choisis et sous Inspection des astres, un automate doué de la parole, qui lui servait d’oracle et résolvait toutes les questions qu’on lui proposait : c’est ce qu’on appelle l’androïde d’Albert le Grand ; que cet automate fut anéanti par saint Thomas d’Aquin, qui le brisa à coups de bâton, dans l’idée que c’était un ouvrage ou un agent du diable. On sent que tous ces petits faits sont des contes. On a donné aussi à Virgile, au pape Sylvestre II, à Roger Bacon, de pareils androïdes. Vaucanson a montré que c’était un pur ouvrage de mécanique. Une des plus célèbres sorcelleries d’Albert le Grand eut lieu à Cologne. Il donnait un banquet dans son cloître à Guillaume II, comte de Hollande et roi des Romains ; c’était dans le cœur de l’hiver ; la salle du festin présenta, à la grande surprise de la cour, la riante parure du printemps ; mais, ajoute-t-on, les fleurs se flétrirent a la fin du repas. À une époque où l’on ne connaissait pas les serres chaudes, l’élégante prévenance du bon et savant religieux dut surprendre. — Ce qu’il appelait lui-même ses opérations magiques n’était ainsi que de la magie blanche. Finissons en disant que son nom d’Albert le Grand n’est pas un nom de gloire, mais la simple traduction de son nom de famille, Albert de Groot. On lui attribue donc le livre intitulé les Admirables secrets d’Albert le Grand, contenant plusieurs traités sur les vertus des herbes, des pierres précieuses et des animaux, etc., augmentés d’un abrégé curieux de la physionomie et d’un préservatif contre la peste, les fièvres malignes, les poisons et l’infection de l’air, tirés et traduits des anciens manuscrits de l’auteur qui n’avaient pas encore paru, etc., in-18, in-24, in-12. Excepté du bon sens, on trouve de tout dans ce fatras, jusqu’à un traité des fientes qui, « quoique viles et méprisables, sont cependant en estime, si on s’en sert aux usages prescrits (les engrais) ». Le récollecteur de ces secrets débute par une façon de prière ; après quoi il donne la pensée du prince des philosophes, lequel pense que l’homme est ce qu’il y a de meilleur dans le monde, attendu la grande sympathie qu’on découvre entre lui et les signes du ciel, qui est au-dessus de nous, et par conséquent nous est supérieur. Le livre Ier traite principalement, et de la manière la plus inconvenante, de l’influence des planètes sur la naissance des enfants, du merveilleux effet des cheveux de la femme, des monstres, de la façon de connaître si une femme enceinte porte un garçon ou une fille, du venin que les vieilles femmes ont dans les yeux, surtout si elles y ont de la chassie, etc. Toutes ces rêveries grossières sont fastidieuses, absurdes et fort sales. On voit au livre II les vertus de certaines pierres, de certains animaux, et les merveilles du monde, des planètes et des astres. — Le livre III présente l’excellent traité des fientes, de singulières idées sur les urines, les punaises, les vieux souliers et la pourriture ; des secrets pour amollir le fer, pour manier les métaux, pour dorer l’étain et pour nettoyer la batterie de cuisine. Le livre IV est un traité de physiognomonie, avec des remarques savantes, des observations sur les jours heureux et malheureux, des préservatifs contre la fièvre, des purgatifs, des recettes de cataplasmes et autres choses de même nature. Nous rapporterons en leur lieu ce qu’il y a de curieux dans ces extravagances, et le lecteur, comme nous, trouvera étonnant qu’on vende chaque année par milliers d’exemplaires les secrets d’Albert le Grand aux habitants malavisés des campagnes. Le solide Trésor du Petit Albert, ou secrets merveilleux de la magie naturelle et cabalistique, traduit exactement sur l’original latin intitulé Alberti Parvi Lucii liber de mirabilibus naturæ arcanis, enrichi de figures mystérieuses et la manière de les faire (ce sont des figures de talismans). Lyon, chez les héritiers de Beringos fratres, à l’enseigne d’Agrippa. In-18, 6516 (année cabalistique). — Albert le Grand est également étranger à cet autre recueil d’absurdités, plus dangereux que le premier, quoiqu’on n’y trouve pas, comme les paysans se l’imaginent, les moyens d’évoquer le diable. On y voit la manière de nouer et de dénouer l’aiguillette, la composition de divers philtres, l’art de savoir en songe qui on épousera, des secrets pour faire danser, pour multiplier les pigeons, pour gagner au jeu, pour rétablir le vin gâté, pour faire des talismans cabalistiques, découvrir les trésors, se servir de la main de gloire, composer l’eau ardente et le feu grégeois, la jarretière et le bâton du voyageur, l’anneau d’invisibilité, la poudre de sympathie, l’or artificiel, et enfin des remèdes contre les maladies, et des gardes pour les troupeaux. Voy. ces divers articles. Albert d’Alby, auteur de l’Oracle parfait. Voy. Cartomancie, à la fin. Albert de Saint-Jacques, moine du dix-septième siècle, qui publia un livre intitulé Lumure aux vivants par l’expérience des morts, ou diverses apparitions des âmes du purgatoire en notre siècle. In-8o, Lyon, 1675. Albigeois, fusion de manichéens très-perfides, dont l’hérésie éclata dans le Languedoc, et eut pour centre Albi. Ils admettaient deux principes, disant que Dieu avait produit de lui-même Lucifer, qui était ainsi son fils aîné ; que Lucifer, fils de Dieu, s’était révolté contre lui ; qu’il avait entraîné dans sa rébellion une partie des anges ; qu’il s’était vu alors chassé du ciel avec ses complices ; qu’il avait, dans son exil, créé ce monde que nous habitons, où il régnait et où tout allait mal. Ils ajoutaient que Dieu, pour rétablir l’ordre, avait produit un second fils, qui était Jésus-Christ. Ce singulier dogme se présentait avec des variétés, suivant les différentes sectes. Presque toutes niaient la résurrection de la chair, l’enfer et le purgatoire, disant que nos âmes n’étaient que des démons logés dans nos corps en châtiment de leurs crimes. — Les Albigeois avaient pris, dès la fin du douzième siècle, une effrayante consistance. Ils tuaient les prêtres et les moines, brûlaient les croix, détruisaient les églises. De si odieux excès marquaient leur passage, que, les remontrances et les prédications étant vaines, il fallut faire contre eux une croisade, dont Simon de Montfort fut le héros. On a dénaturé et faussé par les plus insignes mensonges l’histoire de cette guerre sainte[26] ; on a oublié que, si les Albigeois eussent triomphé, l’Europe retombait dans la plus affreuse barbarie. Il est vrai que leurs défenseurs sont les protestants, héritiers d’un grand nombre de leurs erreurs, et les philosophes, amateurs assez souvent de leurs désordres. Albigerius. Les démonographes disent que les possédés, par le moyen du diable, tombent quelquefois dans des extases pendant lesquelles leur âme voyage loin du corps, et fait à son retour des révélations de choses secrètes. C’est ainsi, comme dit Leloyer, que les corybantes devinaient et prophétisaient, phénomènes que le somnambulisme expliquerait peut-être. Saint Augustin parle d’un Carthaginois, nommé Albigerius, qui savait par ce moyen tout ce qui se faisait hors de chez lui. Chose plus étrange, a la suite de ses extases, il révélait souvent ce qu’un autre songeait dans le plus secret de sa pensée. Saint Augustin cite un autre frénétique qui, dans une grande fièvre, étant possédé du mauvais esprit, sans extase, mais bien éveillé, rapportait fidèlement tout ce qui se faisait loin de lui. Lorsque le prêtre qui le soignait était à six lieues de la maison, le diable, qui parlait par la bouche du malade, disait aux personnes présentes en quel lieu était ce prêtre à l’heure où il parlait et ce qu’il faisait, etc. On prétend que Cagliostro en faisait autant. Ces choses-là sont surprenantes. Mais l’âme immortelle, suivant la remarque d’Aristote, peut quelquefois voyager sans le corps[27]. Albinos. Nom que les Portugais ont donné à des hommes d’une blancheur extrême, qui sont ordinairement enfants de nègres. Les noirs les regardent comme des monstres, et les savants ne savent à quoi attribuer cette blancheur. Les albinos sont pâles comme des spectres ; leurs yeux, faibles et languissants pendant le jour, sont brillants à la clarté de la lune. Les noirs, qui donnent aux démons la peau blanche, regardent les albinos comme des enfants du démon. Ils croient qu’ils peuvent les combattre aisément pendant le jour, mais que la nuit les albinos sont les plus forts et se vengent. Dans le royaume de Loango, les albinos passent pour des démons champêtres et obtiennent quelque considération à ce titre. Vossius dit qu’il y a dans la Guinée des peuplades d’albinos. Mais comment ces peuplades subsisteraient-elles, s’il est vrai que ces infortunés ne se reproduisent point ? Il paraît que les anciens connaissaient les albinos. « On assure, dit Pline, qu’il existe en Albanie des individus qui naissent avec des cheveux blancs, des yeux de perdrix, et ne voient clair que pendant la nuit. » Il ne dit pas que ce soit une nation, mais quelques sujets affectés d’une maladie particulière. « Plusieurs animaux ont aussi leurs albinos, ajoute M. Salgues ; les naturalistes ont observé des corbeaux blancs, des merles blancs, des taupes blanches ; leurs yeux sont rouges, leur peau est plus pale et leur organisation plus faible[28]. » Alborak. Voy. Borak. Albumazar, astrologue du neuvième siècle, né dans le Khorassan, connu par son traité astrologique intitulé Milliers d’années, où il affirme que le monde n’a pu être créé que quand les sept planètes se sont trouvées en conjonction dans le premier degré du Bélier, et que la fin du monde aura lieu quand ces sept planètes, qui sont aujourd’hui (en 1862) au nombre de cinquante et une, se rassembleront dans le dernier dégrèves Poissons. On a traduit en latin et imprimé d’Albumazar le Tractatus florum astrologiæ, in-4o, Augsbourg, 1488. On peut voir dans Casiri, Biblioth. arab. hispan., t. Ier, p. 351, le catalogue de ses ouvrages. Albunée, sibylle célèbre. On voit encore son temple à Tivoli, en ruines, il est vrai. Voy. Sibylles. Alchabitius. Voy. Abd-el-Azys. Alchimie. L’alchimie ou chimie par excellence, qui s’appelle aussi philosophie hermétique, est cette partie éminente de la chimie qui s’occupe de l’art de transmuer les métaux. Son résultat, en expectative, est la pierre philosophale. Voy. Pierre philosophale et Gobineau. Alchindus, que Wierus[29] met au nombre des magiciens, mais que Delrio[30] se contente de ranger parmi les écrivains superstitieux, était un médecin arabe du onzième siècle qui employait comme remède les paroles charmées et les combinaisons de chiffres. Des démonologues l’ont déclaré suppôt du diable, à cause de son livre intitulé Théorie des arts magiques, qu’ils n’ont point lu. Jean Pic de la Mirándole dit qu’il ne connaît que trois hommes qui se soient occupés de la magie naturelle et permise : Alchindus, Roger Bacon et Guillaume de Paris. Alchindus était simplement un peu physicien dans des temps d’ignorance. À son nom arabe Alcendi, qu’on a latinisé, quelques-uns ajoutent le prénom de Jacob ; on croit qu’il était mahométan. — On lui reproche d’avoir écrit des absurdités. Par exemple, il pensait expliquer les songes en disant qu’ils sont l’ouvrage des esprits élémentaire qui se montrent à nous dans le sommeil et nous représentent diverses actions fantastiques, comme des acteurs qui jouent la comédie devant le public ; ce qui n’est peut-être pas si bête. Alcoran. Voy. Koran. Alcyon. Une vieille opinion, qui subsiste encore chez les habitants des côtes, c’est que l’alcyon ou martin-pêcheur est une girouette naturelle, et que, suspendu par le bec, il désigne le côté d’où vient le vent, en tournant sa poitrine vers ce point de l’horizon. Ce qui a mis cette croyance en crédit parmi le peuple, c’est l’observation qu’on a faite que l’alcyon semble étudier les vents et les deviner lorsqu’il établit son nid sur les îlots, vers le solstice d’hiver. Mais cette prudence est-elle dans l’alcyon une prévoyance qui lui soit particulière ? N’est-ce pas simplement un instinct de la nature qui veille à la conservation de cette espèce ? « Bien des choses arrivent, dit Brown, parce que le premier moteur l’a ainsi arrêté, et la nature les exécute par des voies qui nous sont inconnues. » C’est encore une ancienne coutume de conserver les alcyons dans des coffres, avec l’idée qu’ils préservent des vers les étoffes de laine. On n’eut peut-être pas d’autre but en les pendant au plafond des chambres. « Je crois même, ajoute Brown, qu’en les suspendant par le bec on n’a pas suivi la méthode des anciens, qui les suspendaient par le dos, afin que le bec marquât les vents. Car c’est ainsi que Kirker a décrit l’hirondelle de mer. » Disons aussi qu’autrefois, en conservant cet oiseau, on croyait que ses plumes se renouvelaient comme s’il eût été vivant, et c’est ce qu’Albert le Grand espéra inutilement dans ses expériences[31]. Outre les dons de prédire le vent et de chasser les vers, on attribue encore à l’alcyon la précieuse qualité d’enrichir son possesseur, d’entretenir l’union dans les familles et de communiquer la beauté aux femmes qui portent ses plumes. Les Tartares et les Ostiaks ont une très-grande vénération pour cet oiseau. Ils recherchent ses plumes avec empressement, les jettent dans un grand vase d’eau, gardent avec soin celles qui surnagent, persuadés qu’il suffit de loucher quelqu’un avec ces plumes pour s’en faire aimer. Quand un Ostiak est assez heureux pour posséder un alcyon, il en conserve le bec, les pattes et la peau, qu’il met dans une bourse, et, tant qu’il porte ce trésor, il se croit à l’abri de tout malheur[32]. C’est pour lui un talisman comme les fétiches des nègres. Voy. Âme damnée. Aldon. Voy. Granson. Alectorienne (Pierre). Voy. Coq. Alectryomancie ou Alectromancie. Divination par le moyen du coq, usitée chez les anciens. Voici quelle était leur méthode : — On traçait sur le sable un cercle que l’on divisait en vingt-quatre espaces égaux. On écrivait dans chacun de ces espaces une lettre de l’alphabet ; on mettait sur chaque lettre un grain d’orge ou de blé ; on plaçait ensuite au milieu du cercle un coq dressé à ce manège ; on observait sur quelles lettres il enlevait le grain ; on en suivait l’ordre, et ces lettres rassemblées formaient un mot quu donnait la solution de ce que l’on cherchait à savoir. Des devins, parmi lesquels on cite Jamblique, voulant connaître le successeur de l’empereur Valens, employèrent l’alectryomancie ; le coq tira les lettres Théod… Valens, instruit de cette particularité, fit mourir plusieurs des curieux qui s’en étaient occupés, et se défit même, s’il faut en croire Zonaras, de tous les hommes considérables dont le nom commençait par les lettres fatales. Mais, malgré ses efforts, son sceptre passa à Théodose le Grand. — Cette prédiction a dû être faite après coup[33]. Ammien-Marcellin raconte la chose autrement. Il dit que sous l’empire de Valens on comptait parmi ceux qui s’occupaient de magie beaucoup de gens de qualité et quelques philosophes. Curieux de savoir quel serait le sort de l’empereur régnant, ils s’assemblèrent la nuit dans une des maisons affectées à leurs cérémonies : ils commencèrent par dresser un trépied de racines et de rameaux de laurier, qu’ils consacrèrent par d’horribles imprécations ; sur ce trépied ils placèrent un bassin formé de différents métaux, et ils rangèrent autour, à distances égales, toutes les lettres de l’alphabet. Alors le mystagogue le plus savant de la compagnie s’avança, enveloppé d’un long voile, la tête rasée, tenant à la main des feuilles de verveine, et faisant à grands cris d’effroyables invocations qu’il accompagnait de convulsions. Ensuite, s’arrêtant tout à coup devant le bassin magique, il y resta immobile, tenant un anneau suspendu par un fil. C’était de la dactylomancie. À peine il achevait de prononcer les paroles du sortilège, qu’on vit le trépied s’ébranler, l’anneau se remuer, et frapper tantôt une lettre, tantôt une autre. À mesure que ces lettres étaient ainsi frappées, elles allaient s’arranger d’elles-mêmes, à côté l’une de l’autre, sur une table où elles composèrent des vers héroïques qui étonnèrent toute l’assemblée. Valens, informé de cette opération, et n’aimant pas qu’on interrogeât les enfers sur sa destinée, punit les grands et les philosophes qui avaient assisté à cet acte de sorcellerie : il étendit même la proscription sur tous les philosophes et tous les magiciens de Rome. Il en péril une multitude ; et les grands, dégoûtés d’un art qui les exposait à des supplices, abandonnèrent la magie à la populace et aux vieilles, qui ne là firent plus servir qu’à de petites intrigues et à des maléfices subalternes. Voy. Coq, Mariage, etc. Alès (Alexandre), ami de Mélanchthon, né en 1500 à Édimbourg. Il raconte que, dans sa jeunesse, étant monté sur le sommet d’une très-haute montagne, il fit un faux pas et roula dans un précipice. Comme il était près de s’y engloutir, il se sentit transporter en un autre lieu, sans savoir par qui ni comment, et se retrouva sain et sauf, exempt de contusions et de blessures. Quelques-uns attribuèrent ce prodige aux amulettes qu’il portait au cou, selon l’usage des enfants de ce temps-là. Pour lui, il l’attribue à la foi et aux prières de ses parents, qui n’étaient pas hérétiques.

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【地獄の辞典】Mort|モール(死・死者)

解説

死。「死は、不死なるものに触れるがゆえに極めて詩的であり、その沈黙ゆえに極めて神秘的である。

だからこそ死は、民衆にとって無数の宣告の方法を持つ必要があった。ある時は、ひとりでに鳴り響く鐘の音によって死が予兆され、またある時は、死ぬべき人間が寝室の床を三回叩く音を聞く。

聖ベネディクト会の修道女がこの世を去ろうとするとき、独房の敷居には白い棘の冠が現れる。遠い異国の地で息子を失った母は、夢を通じて即座にその死を知らされる。

予兆を否定する者たちは、愛し合う二つの心が世界の端から端まで通じ合う秘密の道を、永遠に知ることはないだろう。愛する死者はしばしば墓から現れ、友人に対して、自分を煉獄の炎から救い出し、選ばれし者たちの至福へと導くための祈りを捧げるよう懇願する。」

この世のあらゆる怪異の中で、死ほど恐ろしいものはない。貧困のただ中、ある農夫は、口に手を当ててパンをねだる四人の幼い子供たちに囲まれていた。

彼らに与えるものは何もない……。狂気が彼を襲う。

彼はナイフを掴み、年上の三人を殺害する。同じく殺されようとしていた末の子は、彼の足元にひれ伏し、「殺さないで、もうお腹は空いていないから」と叫ぶ。

ペルシアの軍隊では、一兵卒が重病に陥ると、力を残しているうちは自衛のための棍棒とパン、少量の水を持たせて近くの森へ放置した。こうした不幸な者たちは通常、野獣に食い殺された。

もし生き延びて帰還した者がいたとしても、悪魔か幽霊であるかのように誰もが避けて通り、浄めを受けない限り誰と接することも許されなかった。野獣に食べられず、何の助けもなく力を回復したということは、悪魔と深い関係があるに違いないと確信されていたからである。

古代人は葬礼に多大な重要性を置いており、墓を監視するために「マネス(死霊の神々)」を考案したほどである。彼らの著作の多くには、人間が人間に捧げうる最後の義務がいかに神聖なものであったかを示す、印象的な一節が見られる。

パウサニアスはこう語る。アルカディアのある民が、無実の若者たちを非人道的に殺害し、彼らを打ち殺した石以外の葬儀も与えなかった際、その後のしばらくして、彼らの妻たちが全員流産するという病に苦しんだ。

神託を仰いだところ、葬儀を奪われて残酷に扱われた子供たちを速やかに埋葬せよとの神命が下ったという。エジプト人は死者に多大な敬意を払った。

ある王は一人娘の死によって後継者を失った際、彼女に最期の務めを果たすために一切の妥協をせず、想像しうる限り最も豪華な墓によって彼女の名を不朽のものにしようと努めた。霊廟の代わりに宮殿を建てさせ、腐敗せぬ木材でできた娘の遺体を、金箔で覆われ紫の衣をまとった雌牛の姿に収めた。

その像は膝をつき、角の間に純金の太陽を掲げていた。周囲は荘厳な広間に囲まれ、芳香を放つ香炉が絶えず焚かれていた。

エジプト人は遺体を防腐処理して大切に保存したが、ギリシャ人とローマ人は火葬にした。死者を焼くこの習慣は極めて古い。

エジプト人は王に葬礼を施す前に、民衆の前で審判を行い、暴君として振る舞った場合は埋葬を拒絶した。タタールの王が死ぬと、防腐処理された遺体は戦車に乗せられ、領土内を巡回させられた。

領主たちは各々、受けた恨みを晴らすために遺体に侮辱を加えることが許された。謁見を拒否された者は耳を傷つけ、放蕩に憤慨した者は彼の美徳であった髪を切り、剃り上げて醜く嘲笑した。

贅沢を恨む者は、香料を愛しすぎたことが女々しさの原因だと決めつけて鼻を削いだ。政治への不満を持つ者は、暴虐な法令を発した額を割り、暴力を受けた者は腕をバラバラに引き裂いた。

死の地に戻された後、王の遺体は、妻の一人、給仕、料理人、従者、馬丁、数頭の馬、そして五十人の奴隷と共に火葬に付された。ローマ人は死ぬと、周囲の嘆きを見ないように目を閉じさせられた。

火葬の薪の上では、彼が住処として望む天の美しさを見られるように再び目を開けさせた。通常、蝋や大理石、石で死者の像を作り、雇われた泣き女たちを従えて葬列に加えた。

アジアやアフリカの多くの民族では、裕福で高貴な人物の葬儀に際し、奴隷を五、六人殺害して埋葬した。サン=フォワによれば、ローマ人も死者を称えるために生者を殺害しており、薪の前で剣闘士たちを戦わせ、この虐殺を「葬礼競技」と呼んだ。

同じ著者は、エジプトやメキシコでは葬列の先頭に必ず犬を歩かせたという。ヨーロッパでも、王子や騎士の古い墓には、しばしば足元に犬の姿が見られる。

パルティア、メディア、イベリアの民は、ペルシア同様に腐敗を人間にとって最も不名誉なものと考え、遺体を野獣に食わせるために放置した。バクトリア人はこの目的のために極めて注意深く大きな犬を飼育した。

彼らは豪華な墓を建てる他の民族と同じくらい、犬を十分に太らせることに誇りを持っていた。バクトリア人は自分の父を食べた犬を高く評価した。

バルケス人は、ハゲワシに食われることを埋葬の最高の栄誉としたため、功績ある者や祖国のために戦って死んだ者は、すぐにハゲワシの餌食となる場所に晒された。平民は、聖なる鳥の胃袋に葬られる資格がないとされ、墓に閉じ込められた。

アジアの多くの民族は、遺体を腐敗させることを冒涜と考えたため、死者が出るとすぐに細切れにし、親族や友人と共に崇敬の念をもって食べた。これこそが、彼らにとっての名誉ある最後の務めであった。

ピタゴラスが魂の輪廻を説いたのに対し、彼らは肉体の輪廻として、死者の肉体を生きる者の体内へと移したのである。古代のヒベルニア人やブリトン人、その他のアジア諸国のような民族は、高齢者に対してさらに踏み込み、七十歳に達すると彼らを殺害して同様の宴を開いた。

これは一部の未開の部族で今も行われている。中国人は葬儀の参列者を増やすために告知を行う。

死者の前には旗や幟を掲げ、楽器の演奏者が続き、奇妙な衣装を着た踊り手が滑稽な仕草で道の端まで飛び跳ねる。その後に盾や剣、あるいは節くれだった棍棒を持つ武装集団が続き、後ろからは銃を絶え間なく発砲する者が続く。

最後に司祭たちが声を限りに叫びながら親族と共に歩き、悲惨な泣き叫びを響かせる。行列の締めくくりは民衆である。

この狂気じみた音楽と、演奏者、踊り手、兵士、歌い手、泣き手による滑稽な混交が、儀式に重々しさを与えている。死者は貴重な棺に納められ、魔除けのために恐ろしい小像などが共に埋められる。

その後、葬儀の宴が催され、死者も共に飲食物を楽しむよう定期的に招かれる。中国人は死者が一年に一度、一年の最後の夜に家に戻ってくると信じている。

この夜、彼らは門を開けておき、亡くなった親族の魂が入りやすくする。寝室には水を入れたたらいを置き、足が洗えるように準備をする。

日付が変わるまで待機し、死者が到着したと仮定して、深々と礼をし、ロウソクを灯し、香を焚いて、子供たちを忘れず、神々から強さと健康、財産と長寿を授けてくれるよう願うのである。シャム人は火葬を行い、その周囲に庭園や家、動物、果物などを描いた紙を置く。

要するに、来世で役立つもの全てである。彼らは、焼かれた紙が実際に描かれたものになると信じている。

また、衣服、矢、斧、鍋など、自然界のあらゆるものには魂があり、それがこの世で所有していた持ち主の来世にもついていくと信じているのである。彼らの考えは、次のような滑稽な詩に集約されるだろう。

「私は御者の影を見た、ブラシの影を持って、馬車の影を磨いていた」。これほど恐怖を抱かせる絞首台でさえ、一部の民族では偉大な領主や君主にのみ与えられる名誉の象徴と見なされていた。

ティバレニ人、スウェーデン人、ゴート人は遺体を木に吊るし、風の玩具として少しずつ腐敗するに任せた。乾燥した遺体を家に持ち帰り、装飾品のように床から吊るす者もいた。

世界で最も寒い土地に住むグリーンランド人は、死者を裸で空気にさらし、石のように凍らせて硬くする。その後、野原で熊に食われないよう、大きな籠に入れて木に吊るす。

トログロディテ族は、死体を仰向けではなく、参列者に背を向けるように丘に晒した。この姿勢を見て集まった者たちが笑い声を上げることで、泣く代わりに死者を嘲笑したのである。

全員で石を投げ、遺体が石に覆われると、その上にヤギの角を植えて立ち去る。バレアレス諸島の住民は、遺体を細かく切り刻み、壺に納めることを最高の供養と信じていた。

インドのある地域では、妻が夫の火葬の薪の上で自ら焼身自殺を図る。彼女は家族に別れを告げると、死者のための手紙や布、帽子、靴などが持ち込まれる。

贈り物が途絶えると、彼女は三度まで参列者に他に持たせるものがないか確認し、すべてを包んで薪に火を放つ。トンキンの王国では、富裕層の間で死者の口に金銀の貨幣を詰め込み、来世の支度とする習慣がある。

男性には最高の衣服を七枚、女性には九着のローブを着せる。ガラティア人は、死者の手に「品行証明書」を握らせた。

トルコでは、葬列に同行する「泣き女」を雇い、墓のそばで通行人に飲み物を振る舞い、一緒に泣き叫ぶよう招く。ガリア人は武器、衣服、愛玩動物、さらには最も愛した奴隷までも死者と共に埋葬した。

トゥルネーでクロヴィスの父キルデリクの墓が発見された際、金銀の貨幣、バックル、留め金、衣服の繊維、金製の剣の柄、牛の頭の金像(彼が崇拝した偶像と言われる)、馬の骨や手綱の金具、占いに使った水晶の球、槍、戦斧、完全な人間の骨格、そして従者と思われる若い男性の頭蓋骨が発見された。これらは来世に必要なすべての支度であった。

時には医師さえも主と共に埋葬された。美しいオーストラギルドは死の間際、夫であるグントラム王に、病の世話をした二人の医師を殺害して自分と共に埋葬するよう求めた。

サン=フォワは、「王の墓に埋葬されたのは彼らが唯一だろうが、同じ栄誉に値する医師は他にもいたはずだ」と述べている。フランスではかつて、貴族の葬儀に奇妙な習慣があった。

死者の身代わりとして、完全武装した人物を葬列の寝台に横たえたのである。ポリニャック家の会計記録には、「ランダル・アルマン・ド・ポリニャック子爵の息子ジャンが葬儀の際、死せる騎士を演じた者に対し、ブレイズに五スーを支払った」との記述がある。

アメリカの一部の部族は、死者を座らせた姿勢で、パンや水、果物、武器に囲ませて埋葬した。メキシコのパヌコでは、医師は健康をもたらす小さな神として崇められた。

彼らが死ぬと、一般人と異なり、公衆の面前で歓喜のうちに火葬された。男女が薪の周りで踊り狂うのである。

骨が灰になると、各自が持ち帰り、あらゆる病気への守り神としてワインに混ぜて飲んだ。メキシコの皇帝が火葬される際、生前ランプに火を灯していた奴隷をまず薪の上で殺し、来世でも同じ奉仕をさせる。

その後、男性二百人と女性を含む奴隷たち、さらには王を楽しませるために小人や道化師も犠牲に捧げられた。翌日、灰を内壁に絵が描かれた小さな洞窟に納め、王の像を置く。

その後も定期的に犠牲を捧げ、四日目には四季を称えて十五人の奴隷を、二十日目には二十歳の活力を永遠に保つために五人を、六十日目には老いの苦しみから免れるために三人を捧げる。一年後には永遠の喜びを祈念して九人の奴隷が捧げられた。

インド先住民は長が死に瀕すると、国中の賢者が集まる。大司祭と医師がそれぞれ、木彫りの神(空気の精霊や火の精霊)を持ち寄り、相談する。

その周りにはビーバーの歯や熊と鷲の爪がぶら下がっている。彼らは小屋の隅で相談を行うが、権威や信用の争いがあるため、病気の原因について合意に至らない場合、偶像同士を激しくぶつけ合う。

歯や爪が落ちた方が敗北したと見なされ、相手の意見に従わなければならない。メチョアカン王の葬儀では、遺体は後継者に選ばれた王子が担ぎ、貴族や民衆が激しく泣きながら従う。

葬列は真夜中、松明の明かりの中で出発する。神殿に到着すると火葬の薪の周りを四回回り、遺体を安置する。

その後、来世で仕えるための役人たち、特に七人の若い娘たちが連れてこられる。それぞれが宝石を磨く係、杯を捧げる係、手を洗う係、タオルを出す係、料理係、食器を並べる係、洗濯係を務める。

薪に火が放たれると、花冠を被った哀れな犠牲者たちは棍棒で打ち殺され、炎の中に投げ込まれる。ルイジアナの未開の部族では、葬儀の後、死者の家族ではない有力者が追悼演説を行う。

終了すると、参列者は一人ずつ裸で演説者の前に進み、彼から力強く革紐で三回打たれる。「死者のような良き戦士となるためには、苦痛に耐える術を知らねばならぬ」と告げられるのである。

ルター派のプロテスタントには墓地がなく、畑や森、庭園に分け隔てなく埋葬する。彼らの説教者シモン・ド・ポールは、「我々の間では、墓地に埋められるのもロバを解体する場所に埋められるのも全く同じだ」と言う。

プファルツの老人は「誇り高く生きた私が、死後にカブ畑で永遠の番人をせねばならぬのか」と嘆いたという。チェルケス人は死者を洗浄するが、祖国防衛の戦いで名誉の死を遂げた者だけは、そのままの甲冑で埋葬される。

彼らはそのまま天国に迎え入れられると信じているからである。日本人は家族が病のときは深い悲しみを表すが、死ぬと大きな喜びを見せる。

彼らは病気を悪魔の仕業と考え、寺院に退散の嘆願を出す。日本人は復讐心も強く、敵を殺すだけでは飽き足らず、自ら命を絶って神の前で敵を訴え、争いを有利に運ぼうとする。

夫を苦しめた妻が、死後も夫を激怒させる喜びを得るために自刃するという話もある。カリブの部族では、仲間が死ぬと遺体を訪れ、死者に対してまるで長生きできるはずだったかのように、何百もの奇妙な問いかけと非難を浴びせる。

「これほど良い食事ができたのに、なぜ死んだのか。あれほど尊敬されていたのに、なぜ死んだのか。

父母に愛されていたのに、なぜ死んだのか。国に必要とされ、戦いで功績を挙げたのに、なぜ死んだのか」。

その後、丸い穴に座らせて十日間放置する。毎朝食べ物を持ってくるが、死者が生き返らず、食事に触れもしないのを見て、その食べ物を頭に投げつけ、穴を埋めて大きな火を焚き、叫び声を上げながら周囲で踊るのである。

トルコ人は埋葬の際、死者の足を自由にさせておく。天使が試験に訪れたとき、跪けるようにするためである。

墓の中では魂が肉体に戻り、二人の恐ろしい天使が「神は誰か、宗教は何か、預言者は誰か」と問い、正しい信仰を答えられれば天国へ行く。しかし罪人は恐怖で震え、答えられない。

黒い天使たちは火の棍棒で殴りつけ、鼻から血液が流れるほど大地深くへ押し込む。そこへ悪行の化身である醜い姿が現れ、審判の日まで苦しめる。

親族は「恐れるな、堂々と答えよ」と叫び続ける。彼らは、審判の日にマホメットが羊の姿になり、正統な信者がその羊毛の中に隠れると信じている。

あるいは、預言者のマントの毛に付着した蚤になって天国へ運ばれるとも信じられている。現代のユダヤ教徒は、医師に見放されるとラビと十人の者を呼ぶ。

本人は罪を悔い改め、死神の目から逃れるために改名し、子供に祝福を与える。死神が部屋にいて剣を振りかざしていると信じられ、剣から滴る三滴の毒液で死に、腐敗し、悪臭を放つようになる。

死ぬと家中の水を捨てる。死神が剣を洗ったため毒されていると信じるからである。

彼らはかつてラビが死神を縛り上げ、左目を潰したと物語る。また、埋葬されなければ魂は彷徨い悪魔に苦しめられると信じ、安息のため死神が骨を粉砕する儀式が執り行われる。

ブルターニュでは、真夜中にすべての死者がまぶたを開くと信じられている。死者の左目が閉じなければ、親族の誰かが死ぬ前兆とされる。

ブレストやその他の地では、死の間際、聖母以外の者は誰でも悪魔を見るという。死者の追悼記念日には、家に戻ってくる魂を邪魔しないよう掃除を控える。

アルメニア人は、死者が悪霊と戦うため、遺体に油を塗る。ギリシャ諸島のキリスト教徒は、遺体が硬直しない場合は悪魔が入り込んだと見なし、細切れにする。

トンキンの学者は餓死者に宗教的な礼拝を行い、毎週米を炊いて捧げる。古代には、死体を見つけた者は、三回土をかけねばならず、怠れば女神ケレースへ犠牲を捧げねばならなかった。

通り過ぎるだけで呪われるとされた。死者にまつわる奇妙な逸話もある。

フェズの王メヘメット・アルメディは、反乱する諸部族に対して、戦死した兵士たちが来世の幸福を語るという奇策を用い、墓の中に側近を潜り込ませた。しかし、戦意高揚の後に、彼はそのまま空気を遮断して側近たちを殺害した。

死者への恐怖を描いたある話では、墓地で酒に酔った音楽家たちが演奏を始めると、驚いた浮浪者が隠れていた骨の山を崩し、その音を死者の呪いと勘違いしたという。

Nécromancie, Vampires, Revenantsを参照

※ マネス(Di Manes)とは古代ローマ神話における死者の霊を指し 墓地や地下世界の守護神として崇められた

※ オーストラギルドは6世紀のメロヴィング朝フランク王国の王妃であり 彼女の医師に対する処置は当時の医療と社会的地位の危うさを象徴する逸話として知られる

※ メチョアカンはメキシコ西部に存在した先住民の王国で 独自の葬儀習俗や神殿儀礼を有していたことで知られる

※ パウサニアスは古代ギリシャの地理学者であり その著書『ギリシャ案内記』は神話伝承や習俗を記録した歴史的資料である

原文:
Mort. « La mort, si poétique, parce qu’elle touche aux choses immortelles, si mystérieuse à cause de son silence, devait avoir mille manières de s’énoncer pour le peuple. Tantôt un trépas se faisait prévoir par le tintement d’une cloche qui sonnait d’elle-même, tantôt l’homme qui devait mourir entendait frapper trois coups sur le plancher de sa chambre. Une religieuse de Saint-Benoît, près de quitter la terre, trouvait une couronne d’épines blanches sur le seuil de sa cellule. Une mère perdait-elle son fils dans un pays lointain, elle en était instruite à l’instant par ses songes. Ceux qui nient les pressentiments ne connaîtront jamais les routes secrètes par où deux cœurs qui s’aiment communiquent d’un bout du monde à l’autre. Souvent le mort chéri, sortant du tombeau, se présentait à son ami, lui recommandait de dire des prières pour le racheter des flammes et le conduire à la félicité des élus. »

De tous les spectres de ce monde, la mort est le plus effrayant. Dans une année d’indigence, un paysan se trouve au milieu de quatre petits enfants qui portent leurs mains à leur bouche, qui demandent du pain, et à qui il n’a rien à donner… La démence s’empare de lui ; il saisit un couteau ; il égorge les trois aînés ; le plus jeune, qu’il allait frapper aussi, se jette à ses pieds et lui crie : — Ne me tuez pas, je n’ai plus faim.

Dans les armées des Perses, quand un simple soldat était malade à l’extrémité, on le portait en quelque forêt prochaine, avec un morceau de pain, un peu d’eau et un bâton pour se défendre contre les bêtes sauvages, tant qu’il en aurait la force. Ces malheureux étaient ordinairement dévorés. S’il en échappait quelqu’un qui revînt chez lui, tout le monde le fuyait comme si c’eût été un démon ou un fantôme ; on ne lui permettait de communiquer avec personne qu’il n’eût été purifié. On était persuadé qu’il devait avoir eu de grandes liaisons avec les démons, puisque les bêtes ne l’avaient pas mangé, et qu’il avait recouvré ses forces sans aucun secours.

Les anciens attachaient tant d’importance aux cérémonies funèbres, qu’ils inventèrent les dieux mânes pour veiller aux sépultures. On trouve dans la plupart de leurs écrits des traits frappants qui nous prouvent combien était sacré parmi eux ce dernier devoir que l’homme puisse rendre à l’homme. Pausanias conte que, certains peuples de l’Arcadie ayant tué inhumainement quelques jeunes garçons qui ne leur faisaient aucun mal, sans leur donner d’autre sépulture que les pierres avec lesquelles ils les avaient assommés, et leurs femmes, quelque temps après, se trouvant atteintes d’une maladie qui les faisait toutes avorter, on consulta les oracles, qui commandèrent d’enterrer au plus vite les enfants si cruellement privés de funérailles.

Les Égyptiens rendaient de grands honneurs aux morts. Un de leurs rois, se voyant privé d’héritiers par la mort de sa fille unique, n’épargna rien pour lui rendre les derniers devoirs et tâcha d’immortaliser son nom par la plus riche sépulture qu’il put imaginer. Au lieu d’un mausolée, il lui fit bâtir un palais ; et on ensevelit le corps de la jeune princesse dans un bois incorruptible, qui représentait une génisse Couverte de lames d’or et revêtue de pourpre. Cette figure était à genoux, portant entre ses cornes un soleil d’or massif, au milieu d’une salle magnifique et entourée de cassolettes où brûlaient continuellement des parfums odoriférants.

Les Égyptiens embaumaient les corps et les conservaient précieusement ; les Grecs et les Romains les brûlaient. Cette coutume de brûler les morts est fort ancienne. Les Égyptiens, avant de rendre à leurs rois les honneurs funèbres, les jugeaient devant le peuple et les privaient de sépulture s’ils s’étaient conduits en tyrans.

Quand le roi des Tartares mourait, on mettait son corps embaumé dans un chariot, et on le promenait dans toutes ses provinces. Il était permis à chaque gouverneur de lui faire quelque outrage, pour se venger du tort qu’il en avait reçu. Par exemple, ceux qui n’avaient pu obtenir audience maltraitaient les oreilles, qui leur avaient été fermées ; ceux qui avaient été indignés de ses débauches s’en prenaient aux cheveux, qui étaient sa principale beauté, et lui faisaient mille huées, après l’avoir rasé, pour le rendre laid et ridicule. Ceux qui se plaignaient de sa trop grande délicatesse lui déchiraient le nez, croyant qu’il n’était devenu efféminé que parce qu’il avait trop aimé les parfums. Ceux qui décriaient son gouvernement lui brisaient le front, d’où étaient sorties toutes ses ordonnances tyranniques ; ceux qui en avaient reçu quelque violence lui mettaient les bras en pièces. Après qu’on l’avait ramené au lieu où il était mort, on le brûlait avec une de ses femmes, un échanson, un cuisinier, un écuyer, un palefrenier, quelques chevaux et cinquante esclaves.

Quand un Romain mourait, on lui fermait les yeux pour qu’il ne vît point l’affliction de ceux qui l’entouraient. Lorsqu’il était sur le bûcher, on les lui rouvrait pour qu’il pût voir la beauté des cieux qu’on lui souhaitait pour demeure. On faisait faire ordinairement la figure du mort, ou en cire, ou en marbre, ou en pierre ; et cette figure accompagnait le cortège funèbre, entourée de pleureuses à gages. Chez plusieurs peuples de l’Asie et de l’Afrique, aux funérailles d’un homme riche et de quelque distinction, on égorge et on enterre avec lui cinq ou six de ses esclaves. Chez les Romains, dit Saint-Foix, on égorgeait aussi des vivants pour honorer les morts ; on faisait combattre des gladiateurs devant le bûcher, et on donnait à ces massacres le nom de jeux funéraires. En Égypte et au Mexique, dit le même auteur, on faisait toujours marcher un chien à la tête du convoi funèbre. En Europe, sur les anciens tombeaux des princes et des chevaliers, on voit communément des chiens à leurs pieds.

Les Parthes, les Mèdes et les Ibériens exposaient les corps, ainsi que chez les Perses, pour qu’ils fussent au plus tôt dévorés par les bêtes sauvages, ne trouvant rien de plus indigne de l’homme que la putréfaction. Les Bactriens nourrissaient, pour ce sujet, de grands chiens dont ils avaient un soin extrême. Ils se faisaient autant de gloire de les nourrir grassement que les autres peuples de se bâtir de superbes tombeaux. Un Bactrien faisait beaucoup d’estime du chien qui avait mangé son père. Les Barcéens faisaient consister le plus grand honneur de la sépulture à être dévorés par les vautours ; de sorte que toutes les personnes de mérite et ceux qui mouraient en combattant pour la patrie étaient aussitôt exposés dans les lieux où les vautours pouvaient en faire curée. Quant à la populace, on l’enfermait dans des tombeaux, ne la jugeant pas digne d’avoir pour sépulture le ventre des oiseaux sacrés.

Plusieurs peuples de l’Asie eussent cru se rendre coupables d’une grande impiété en laissant pourrir les corps ; c’est pourquoi, aussitôt que quelqu’un était mort parmi eux, ils le mettaient en pièces et le mangeaient en grande dévotion avec les parents et les amis. C’était, lui rendre honorablement les derniers devoirs. Pythagore enseigna la métempsycose des âmes ; ceux-ci pratiquaient la métempsycose des corps, en faisant passer le corps des morts dans celui des vivants. D’autres peuples, tels que les anciens Hiberniens, les Bretons et quelques nations asiatiques, faisaient encore plus pour les vieillards : ils les égorgeaient dès qu’ils étaient septuagénaires et en faisaient pareillement un festin. C’est ce qui se pratique encore chez quelques peuplades sauvages.

Les Chinois font publier le convoi, pour que le concours du peuple soit plus nombreux. On fait marcher devant le mort des drapeaux et des bannières, puis des joueurs d’instruments, suivis de danseurs revêtus d’habits fort bizarres, qui sautent tout le long du chemin avec des gestes ridicules. Après cette troupe viennent des gens armés de boucliers et de sabres, ou de gros bâtons noueux. Derrière eux, d’autres portent des armes à feu dont ils font incessamment des décharges. Enfin, les prêtres, criant de toutes leurs forces, marchent avec les parents, qui mêlent à ces cris des lamentations épouvantables ; le cortège est fermé par le peuple. Cette musique enragée et ce mélange burlesque de joueurs, de danseurs, de soldats, de chanteuses et de pleureurs donnent beaucoup de gravité à la cérémonie. On ensevelit le mort dans un cercueil précieux, et on enterre avec lui, entre plusieurs objets, de petites figures horribles, pour faire sentinelle près de lui et effrayer les démons ; après quoi on célèbre le festin funèbre, où l’on invite de temps en temps le défunt à manger et à boire avec les convives. Les Chinois croient que les morts reviennent en leur maison une fois tous les ans, la dernière nuit de l’année. Pendant toute cette nuit, ils laissent leur porte ouverte, afin que les âmes de leurs parents trépassés puissent entrer ; ils leur préparent des lits et mettent dans la chambre un bassin plein d’eau pour qu’ils puissent se laver les pieds. Ils attendent jusqu’à minuit. Alors, supposant les morts arrivés, ils leur font compliment, allument des cierges, brûlent des odeurs et les prient, en leur faisant de profondes révérences, de ne pas oublier leurs enfants et de leur obtenir des dieux la force, la santé, les biens et une longue vie.

Les Siamois brûlent les corps et mettent autour du bûcher beaucoup de papiers où sont peints des jardins, des maisons, des animaux, des fruits, en un mot, tout ce qui peut être utile et agréable dans l’autre vie. Ils croient que ces papiers brûlés deviennent réellement ce qu’ils représentent. Ils croient aussi que tout être, dans la nature, quel qu’il soit, un habit, une flèche, une hache, un chaudron, etc., a une âme, et que cet âme suit dans l’autre monde le maître à qui la chose appartenait dans ce monde-ci. On aurait dit sérieusement pour eux ces vers burlesques :

J’aperçus l’ombre d’un cocher Qui, tenant l’ombre d’une brosse, En frottait l’ombre d’un carrosse.

Le gibet, qui nous inspire tant d’horreur, a passé chez quelques peuples pour une telle marque d’honneur que souvent on ne l’accordait qu’aux grands seigneurs et aux souverains. Les Tibaréniens, les Suédois, les Goths suspendaient les corps à des arbres et les laissaient se défigurer ainsi peu à peu, et servir de jouet aux vents. D’autres emportaient dans leurs maisons ces corps desséchés et les pendaient au plancher comme des pièces de cabinet. Les Groënlandais, habitant le pays du monde le plus froid, ne prennent pas d’autres soins des morts que de les exposer nus à l’air, où ils se gèlent et se durcissent aussitôt comme des pierres ; puis, de peur qu’en les laissant au milieu des champs ils ne soient dévorés par les ours, les parents les enferment dans de grands paniers qu’ils suspendent aux arbres. Les Troglodytes exposaient les corps morts sur une éminence, le derrière tourné vers les assistants ; de sorte qu’excitant, par cette posture, le rire de toute l’assemblée, on se moquait du mort au lieu de le pleurer ; chacun lui jetait des pierres, et quand il en était couvert, on plantait au-dessus une corne de chèvre et on se retirait. Les habitants des îles Baléares dépeçaient le corps en petits morceaux et croyaient honorer infiniment le défunt en l’ensevelissant dans une cruche. Dans certains pays de l’Inde, la femme se brûle sur le bûcher de son mari.

Lorsqu’elle a dit adieu à sa famille, on lui apporte des lettres pour le défunt, des pièces de toile, des bonnets, des souliers, etc. Quand les présents cessent de venir, elle demande jusqu’à trois fois à l’assemblée si l’on n’a plus rien à lui apporter et à lui recommander, ensuite elle fait un paquet de tout et l’on met le feu au bûcher. Dans le royaume de Tonquin, il est d’usage, parmi les personnes riches, de remplir la bouche du mort de pièces d’or et d’argent, pour ses besoins dans l’autre monde. On revêt l’homme de sept de ses meilleurs habits et la femme de neuf robes. Les Galates mettaient dans la main du mort un certificat de bonne conduite.

Chez les Turcs, on loue des pleureuses qui accompagnent le convoi, et on porte des rafraîchissement auprès du tombeau pour régaler les passants, qu’on invite à pleurer et à pousser des cris lamentables. Les Gaulois enterraient avec le corps mort ses armes, ses habits, ses animaux, et même ceux de ses esclaves qu’il avait paru le plus chérir. Quand on découvrit le tombeau de Childéric, père de Clovis, à Tournay, on y trouva des pièces d’or et d’argent, des boucles, des agrafes, des filaments d’habits, la poignée d’une épée, le tout d’or ; la figure en or d’une tête de bœuf, qui était, dit-on, l’idole qu’il adorait ; les os, le mors, un fer et quelques restes du harnais d’un cheval, un globe de cristal dont il se servait pour deviner, une pique, une hache d’armes, un squelette d’homme en entier, une autre tête moins grosse, qui paraissait avoir été celle d’un jeune homme, et apparemment de l’écuyer qu’on avait tué, selon la coutume, pour accompagner et aller servir là-bas son maître. On voit qu’on avait eu soin d’enterrer avec lui ses habits, ses armes, de l’argent, un cheval, un domestique, des tablettes pour écrire, en un mot tout ce qu’on croyait devoir lui être nécessaire dans l’autre monde. Quelquefois même on enterrait avec les grands personnages leur médecin. La belle Austregilde obtint en mourant, du roi Gontran, son mari, qu’il ferait tuer et enterrer avec elle les deux médecins qui l’avaient soignée pendant sa maladie. « Ce sont, je crois, les seuls, dit Saint-Foix, qu’on ait inhumés dans le tombeau des rois ; mais je ne doute pas que plusieurs autres n’aient mérité le même honneur. »

On observait anciennement en France une coutume singulière aux enterrements des nobles : on faisait coucher dans le lit de parade qui se portait aux enterrements un homme armé de pied en cap pour représenter le défunt. On trouva dans les comptes de la maison de Polignac : Donné cinq sous à Blaise, pour avoir fait le chevalier mort, à la sépulture de Jean, fils de Randonnet Armand, vicomte de Polignac.

Quelques peuples de l’Amérique enterraient leurs morts assis et entourés de pain, d’eau, de fruits et d’armes. À Panuco, dans le Mexique, on regardait les médecins comme de petites divinités, à cause qu’ils procuraient la santé, qui est le plus précieux de tous les biens. Quand ils mouraient, on ne les enterrait pas comme les autres ; on les brûlait avec des réjouissances publiques ; les hommes et les femmes dansaient pêle-mêle autour du bûcher. Dès que les os étaient réduits en cendres, chacun tâchait d’en emporter dans sa maison et les buvait ensuite avec du vin, comme un préservatif contre toutes sortes de maux. Quand on brûlait le corps de quelque empereur du Mexique, on égorgeait d’abord sur son bûcher l’esclave qui avait eu soin, pendant sa vie, d’allumer ses lampes, afin qu’il lui allât rendre les mêmes devoirs dans l’autre monde. Ensuite on sacrifiait deux cents esclaves, tant hommes que femmes, et parmi eux quelques nains et quelques bouffons pour son divertissement. Le lendemain, on enfermait les cendres dans une petite grotte voûtée, toute peinte en dedans, et on mettait au-dessus la figure du prince, à qui l’on faisait encore de temps en temps de pareils sacrifices, car le quatrième jour après qu’il avait été brûlé, on lui envoyait quinze esclaves en l’honneur des quatre saisons, afin qu’il les eût toujours belles ; on en sacrifiait cinq le vingtième jour, afin qu’il eût, toute l’éternité, une vigueur pareille à celle de vingt ans ; le soixantième, on en immolait trois autres, afin qu’il ne sentît aucune des principales incommodités de la vieillesse, qui sont la langueur, le froid et l’humidité. Enfin, au bout de l’année, on lui en sacrifiait encore neuf, qui est le nombre le plus propre à exprimer l’éternité, pour lui souhaiter une éternité de plaisir.

Quand les Indiens supposent qu’un de leurs chefs est près de rendre le dernier soupir, les savants de la nation se rassemblent. Le grand prêtre et le médecin apportent et consultent chacun la figure de la divinité, c’est-à-dire de l’esprit bienfaisant de l’air et de celui du feu. Ces figures sont en bois, artistement taillées, et représentent un cheval, un cerf, un castor, un cygne, un poisson, etc. Tout autour sont suspendues des dents de castor, des griffes d’ours et d’aigle. Leurs maîtres se placent avec elles dans un coin écarté de la cabane pour les consulter ; il existe ordinairement entre eux une rivalité de réputation, d’autorité, de crédit ; s’ils ne tombent pas d’accord sur la nature de la maladie, ils frappent violemment ces idoles les unes contre les autres, jusqu’à ce qu’une dent ou une griffe en tombe. Cette perte prouve la défaite de l’idole qui l’a éprouvée et assure par conséquent une obéissance formelle à l’ordonnance de son compétiteur.

Aux funérailles du roi de Méchoacan, le corps était porté par le prince que le défunt avait choisi pour son successeur ; la noblesse et le peuple le suivaient avec de grandes lamentations. Le convoi ne se mettait en marche qu’à minuit, à la lueur des torches. Quand il était arrivé au temple, on faisait quatre fois le tour du bûcher ; après quoi on y déposait le corps et on amenait les officiers destinés à le servir dans l’autre monde ; entre autres, sept jeunes filles, l’une pour serrer ses bijoux, l’autre pour lui présenter sa coupe, la troisième pour lui laver les mains, la quatrième pour lui donner la serviette, la cinquième pour lui faire sa cuisine, la sixième pour mettre son couvert, la septième pour laver son linge. On mettait le feu au bûcher, et toutes ces malheureuses victimes, couronnées de fleurs, étaient assommées à grands coups de massue et jetées dans les flammes.

Chez les sauvages de la Louisiane, après les cérémonies des obsèques, quelque homme notable de la nation, mais qui doit n’être pas de la famille du mort, fait son éloge funèbre. Quand il a fini, les assistants vont tout nus, les uns après les autres, se présenter devant l’orateur, qui leur applique à chacun, d’un bras vigoureux, trois coups d’une lanière large de deux doigts, en disant : « Souvenez-vous que pour être un bon guerrier comme l’était le défunt, il faut savoir souffrir. »

Les protestants luthériens n’ont point de cimetière et enterrent indistinctement les morts dans un champ, dans un bois, dans un jardin. « Parmi nous, dit Simon de Paul, l’un de leurs prédicants, il est fort indifférent d’être enterré dans les cimetières ou dans les lieux où l’on écorche les ânes. — Hélas, disait un vieillard du Palatinat, faudra-t-il donc qu’après avoir vécu avec honneur, j’aille demeurer après ma mort parmi les raves, pour en être éternellement le gardien ? »

Les Circassiens lavent les corps des morts, à moins que le défunt ne soit mort loyalement dans une bataille pour la défense du pays, auquel cas on l’enterre dans son harnais, sans le laver, supposant qu’il sera reçu d’emblée en paradis.

Les Japonais témoignent la plus grande tristesse pendant la maladie d’un des leurs, et la plus grande joie à sa mort. Ils s’imaginent que les maladies sont des démons invisibles, et souvent ils présentent requête contre elles dans les temples. Ces mêmes Japonais poussent quelquefois si loin la vengeance, qu’ils ne se contentent pas de faire périr leur ennemi ; mais ils se donnent encore la mort pour aller l’accuser devant leur dieu et le prier d’embrasser leur querelle ; on conte même que des veuves, non contentes d’avoir bien tourmenté leurs maris pendant leur vie, se poignardent pour avoir le plaisir de les faire enrager après leur mort.

Quand un Caraïbe est mort, ses compagnons viennent visiter le corps et lui font mille questions bizarres, accompagnées de reproches sur ce qu’il s’est laissé mourir, comme s’il eût dépendu de lui de vivre plus longtemps : « Tu pouvais faire si bonne chère ! il ne te manquait ni manioc, ni patates, ni ananas ; d’où vient donc que tu es mort ? Tu étais si considéré ! chacun avait de l’estime pour toi, chacun t’honorait, pourquoi donc es-tu mort ?… Tes parents t’accablaient de caresses : ils ne te laissaient manquer de rien ; dis-nous donc pourquoi tu es mort ? Tu étais si nécessaire au pays ! tu t’étais signalé dans tant de combats ! tu nous mettais à couvert des insultes de nos ennemis ; d’où vient donc que tu es mort ? » Ensuite on l’assied dans une fosse ronde ; on l’y laisse pendant dix jours sans l’enterrer ; ses compagnons lui apportent tous les matins à manger et à boire ; mais enfin, voyant qu’il ne veut point revenir à la vie, ni toucher à ces viandes, ils les lui jettent sur la tête, et, comblant la fosse, ils font un grand feu, autour duquel ils dansent avec des hurlements.

Les Turcs en enterrant les morts leur laissent les jambes libres, pour qu’ils puissent se mettre à genoux quand les anges viendront les examiner ; ils croient qu’aussitôt que le mort est dans la fosse, son âme revient dans son corps et que deux anges horribles se présentent à lui et lui demandent : « Quel est ton dieu, ta religion et ton prophète ? » S’il a bien vécu, il répond : « Mon dieu est le vrai Dieu, ma religion est la vraie religion, et mon prophète est Mahomet. » Alors on lui amène une belle figure, qui n’est autre chose que ses bonnes actions, pour le divertir jusqu’au jour du jugement, où il entre en paradis. Mais si le défunt est coupable, il tremble de peur et ne peut répondre juste. Les anges noirs le frappent aussitôt avec une massue de feu et l’enfoncent si rudement dans la terre que tout le sang qu’il a pris de sa nourrice s’écoule par le nez. Là-dessus vient une figure très-vilaine (ses mauvaises actions) qui le tourmente jusqu’au jour du jugement, où il entre en enfer. C’est pour délivrer le mort de ces anges noirs que les parents lui crient sans cesse : « N’ayez pas peur et répondez bravement. » Ils font une autre distinction des bons et des méchants, qui n’est pas moins absurde. Ils disent qu’au jour du jugement Mahomet viendra dans la vallée de Josaphat, pour voir si Jésus-Christ jugera bien les hommes ; qu’après le jugement il prendra la forme d’un mouton blanc ; que tous les Turcs se cacheront dans sa toison, changés en petite vermine, qu’il se secouera alors, et que tous ceux qui tomberont seront damnés, tandis que tous ceux qui resteront seront sauvés, parce qu’il les mènera en paradis. Des docteurs musulmans exposent encore autrement la chose : Au jugement dernier, Mahomet se trouvera à côté de Dieu, monté sur le Borak et couvert d’un manteau fait des peaux de tous les chameaux qui auront porté à la Mecque le présent que chaque sultan y envoie à son avènement à l’empire. Les âmes des bienheureux musulmans se transformeront en puces, qui s’attacheront aux poils du manteau du prophète, et Mahomet les emportera dans son paradis avec une rapidité prodigieuse ; il ne sera plus question alors que de se bien tenir, car les âmes qui s’échapperont, soit par la rapidité du vol, soit autrement, tomberont dans la mer, où elles nageront éternellement.

Parmi les juifs modernes, aussitôt que le malade est abandonné des médecins, on fait venir un rabbin, accompagné, pour le moins, de dix personnes. Le juif répare le mal qu’il a pu faire ; puis il change de nom, pour que l’ange de la mort, qui doit le punir, ne le reconnaisse plus ; ensuite il donne sa bénédiction à ses enfants, s’il en a, et reçoit celle de son père, s’il ne l’a pas encore perdu. De ce moment on n’ose plus le laisser seul, de peur que l’ange de la mort, qui est dans sa chambre, ne lui fasse quelque violence. Ce méchant esprit, disent-ils, avec l’épée qu’il a dans sa main, paraît si effroyable que le malade en est tout épouvanté. De cette épée, qu’il tient toujours nue sur lui, découlent trois gouttes d’une liqueur funeste : la première qui tombe lui donne la mort, la seconde le rend pâle et difforme, la dernière le corrompt et le fait devenir puant et infect. Aussitôt que le malade expire, les assistants jettent par la fenêtre toute l’eau qui se trouve dans la maison ; ils la croient empoisonnée, parce que l’ange de la mort, après avoir tué le malade, y a trempé son épée pour en ôter le sang. Tous les voisins, dans la même crainte, en font autant. Les juifs racontent que cet ange de la mort était bien plus méchant autrefois ; mais que, par la force du grand nom de Dieu, des rabbins le lièrent un jour et lui crevèrent l’œil gauche ; d’où vient que, ne voyant plus si clair, il ne saurait plus faire tant de mal. Dans leurs cérémonies funèbres, les juifs sont persuadés que, si on omettait une seule des observations et des prières prescrites, l’âme ne saurait être portée par les anges jusqu’au lit de Dieu, pour s’y reposer éternellement ; mais que, tristement obligée d’errer çà et là, elle serait rencontrée par des troupes de démons qui lui feraient souffrir mille peines. Ils disent qu’avant d’entrer en paradis ou en enfer, l’âme revient pour la dernière fois dans le corps et le fait lever sur ses pieds ; qu’alors l’ange de la mort s’approche avec une chaîne, dont la moitié est de fer et l’autre moitié de feu, et lui en donne trois coups : au premier, il disjoint tous les os et les fait tomber confusément à terre ; au second, il les brise et les éparpille, et au dernier, il les réduit en poudre. Les bons anges viennent ensuite et ensevelissent les cendres. Les juifs croient que ceux qui ne sont point enterrés dans la terre promise ne pourront point ressusciter ; mais que toute la grâce que Dieu leur fera, ce sera de leur ouvrir de petites fentes au travers desquelles ils verront le séjour des bienheureux. Cependant le rabbin Juda, pour consoler les vrais israélites, assure que les âmes des justes enterrées loin du pays de Chanaan rouleront par de profondes cavernes, qui leur seront pratiquées sous terre, jusqu’à la montagne des Oliviers, d’où elles entreront en paradis.

En Bretagne, on croit que tous les morts ouvrent la paupière à minuit. Et à Plouerden, près Landernau, si l’œil gauche d’un mort ne se ferme pas, un des plus proches parents est menacé sous peu de cesser d’être. On dit ailleurs que tout le monde voit les démons en mourant, et que la sainte Vierge fut seule exempte de cette vision. Le jour de la Commémoration des trépassés, les Bretons ne balayent pas leurs maisons pour ne pas troubler les morts, qui y reviennent ce jour-là en grandes troupes.

Les Arméniens frottent les morts d’huile, parce qu’ils s’imaginent qu’ils doivent lutter corps à corps avec de mauvais génies. Chez les chrétiens schismatiques de l’archipel Grec, si le corps d’un mort n’est pas bien roide, c’est un signe que le diable y est entré, et on le met en pièces pour empêcher ses fredaines. Les Tonquinois de la secte des lettrés rendent un culte religieux à ceux qui sont morts de faim ; les premiers jours de chaque semaine, ils leurs présentent du riz cuit qu’ils ont été mendier par la ville.

Chez les anciens, celui qui rencontrait un cadavre était obligé de jeter sur lui, par trois fois, de la poussière, sous peine d’immoler à Cérès la victime que l’on nommait porca prœcidanea ; on regardait même comme maudits ceux qui passaient devant un cadavre sans lui rendre ce dernier devoir.

Voici sur les morts des anecdotes d’un autre genre. Méhémet Almédi, roi de Fez, prince ambitieux, rusé, hypocrite, eut une longue guerre à soutenir contre des peuples voisins qui refusaient de se soumettre à lui. Il remporta sur eux quelques victoires ; mais ayant perdu une bataille, où il avait exposé ses troupes avec une fureur aveugle, elles refusèrent de retourner à l’ennemi. Pour les ranimer, il employa un stratagème. Il offrit à un certain nombre de ses officiers, ceux qui lui étaient le plus affectionnés, des récompenses considérables, s’ils voulaient se laisser enfermer quelques heures dans des tombeaux, comme s’ils fussent morts à la bataille. — J’ai fait pratiquer à ces tombeaux, leur dit-il, des ouvertures par lesquelles vous pourrez respirer et vous faire entendre ; car je disposerai les esprits, et, quand l’armée passera, je vous interrogerai ; vous répondrez que vous avez trouvé ce que je vous avais promis, c’est-à-dire une félicité entière et parfaite, récompense de votre dévouement, bonheur réservé à tous ceux qui combattront avec vaillance. Le tout s’exécuta comme l’avait proposé Méhémet Almédi. Il cacha parmi les morts ses plus fidèles serviteurs, les couvrit de terre, leur laissant un petit soupirail pour respirer et se faire entendre. Ensuite il rentra au camp, et faisant assembler les principaux chefs au milieu de la nuit : — Vous êtes, leur dit-il, les soldats de Dieu, les défenseurs de la loi et les protecteurs de la vérité. Disposez-vous à exterminer nos ennemis, qui sont aussi ceux du Très-Haut ; comptez que vous ne retrouverez jamais une occasion aussi certaine de lui plaire. Mais comme il pourrait se trouver parmi vous des cœurs pusillanimes qui ne s’en rapporteraient pas à mes paroles, je veux les convaincre par un grand prodige. Allez au champ de bataille ; interrogez ceux de nos frères qui ont été tués aujourd’hui ; ils vous assureront qu’ils jouissent du plus parfait bonheur, pour avoir perdu la vie dans la guerre sainte. Il conduisit alors ses guerriers sur le champ de bataille, où il cria de toute sa force : — Assemblée des fidèles martyrs, faites-nous savoir ce que vous avez vu des merveilles du Dieu Très-Haut. Les compères enfouis répondirent : — Nous avons reçu du Tout-Puissant des récompenses infinies et qui ne peuvent être comprises par des vivants. Les chefs, surpris du prodige de cette réponse, coururent la publier dans l’armée et réveillèrent le courage dans le cœur de tous les soldats. Pendant que le camp s’agitait, le roi, feignant une extase occasionnée par le miracle qui venait d’avoir lieu, était demeuré près des tombeaux où ses serviteurs ensevelis attendaient leur délivrance. Mais il boucha les soupiraux par lesquels ils respiraient et les envoya recueillir, par ce barbare stratagème, les récompenses qu’il venait d’annoncer à leurs frères.

Disons un mot de la peur que tous les hommes ont pour les morts. Trois mauvais sujets de musiciens, au retour d’une partie de débauche, passaient devant un cimetière ; ils y entrent ; après s’être permis, pour s’encourager, de mauvaises plaisanteries sur les morts qui habitaient là, une idée folle leur vint. Ils portaient avec eux leurs instruments de musique. Ils trouvent original de donner un concert à un tas d’ossements rassemblés en faisceau dans l’une des extrémités de ce champ du repos. Ils n’ont pas plutôt commencé leur affreuse sérénade, qu’un cri part du fond de l’ossuaire ; tous les ossements qui le composent se meuvent, s’agitent, s’entrechoquent avec bruit, semblent se réunir et se ranimer pour punir les audacieux qui bravent ainsi l’empire de la mort. Les concertants sont tellement effrayés que deux d’entre eux tombent morts à l’instant, et l’autre, à demi écrasé, reste longtemps sans connaissance. En reprenant ses sens il demeura si vivement frappé qu’il se fit ermite. — Voici le secret de l’aventure. Un pauvre mendiant, qui n’avait pas d’asile, s’était réfugié derrière le monceau d’ossements, pour y passer la nuit ; cette musique inattendue Lui avait fait une telle frayeur, en le réveillant en sursaut, qu’il s’était enfui et qu’en se sauvant il avait fait crouler la pyramide fatale.
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