Aaron, magicien du Bas-Empire, qui vivait du temps de l’empereur Manuel Comnène. On conte qu’il possédait les Clavicules de Salomon, qu’au moyen de ce livre il avait à ses ordres des légions de démons et se mêlait de nécromancie. On lui fit crever les yeux ; après quoi on lui coupa la langue, et ce ne fut pas là une victime de quelque fanatisme ; on le condamna comme bandit : on avait trouvé chez lui, entre autres abominations, un cadavre qui avait les pieds enchaînés et le cœur percé d’un clou. (Nicétas, Annales, liv. IV.) Abaddon, le destructeur ; chef des démons de la septième hiérarchie. C’est quelquefois le nom de l’ange exterminateur dans l’Apocalypse. Abadie (Jeannette d’), jeune fille du village de Siboure ou Siboro, en Gascogne. Delancre, dans son Tableau de l’inconstance des démons, raconte que Jeannette d’Abadie, dormant, un dimanche (le 13 septembre 1609), pendant la sainte messe, un démon profita du moment et l’emporta au sabbat (quoiqu’on ne fît le sabbat ni le dimanche ni aux heures des saints offices, temps où les démons ont peu de joie). Elle trouva au sabbat grande compagnie, vit que celui qui présidait avait à la tête deux visages, comme Janus, remarqua des crapauds royalement vêtus et très-honorés, et fut scandalisée des débauches auxquelles se livraient les sorcières. Du reste, elle ne fit rien de criminel et fut remise à son logis par le même moyen de transport qui l’avait emmenée. Elle se réveilla alors et ramassa une petite relique que le diable avait eu la précaution d’ôter de son cou avant de l’emporter. Il paraît que le bon curé à qui elle confessa son aventure lui fit comprendre en vain les dangers qu’elle avait courus ; elle retourna au sabbat et y fit sans scrupule tout ce que Satan ou ses représentants lui conseillaient de faire, se disant à elle-même qu’en faisant le mal prescrit elle n’en était pas responsable. Voy. Sabbat, Balcoin, Loups-garous, etc. Abalam, prince de l’enfer, très-peu connu. Il est de la suite de Paymon. Voy. ce mot. Abano. Voy. Pierre d’Apone. Abaris, grand prêtre d’Apollon, qui lui donna une flèche d’or sur laquelle il chevauchait par les airs avec la rapidité d’un oiseau ; ce qui a fait que les Grecs l’ont appelé l’Aérobate. Il fut, dit-on, maître de Pythagore, qui lui vola sa flèche, dans laquelle on doit voir quelque allégorie. On ajoute qu’Abaris prédisait l’avenir, qu’il apaisait les orages, qu’il chassait la peste ; on conte même que, par ses sciences magiques, il avait trouvé l’art de vivre sans boire ni manger. Avec les os de Pélops, il fabriqua une figure de Minerve, qu’il vendit aux Troyens comme un talisman descendu du ciel : c’est le Palladium qui avait la réputation de rendre imprenable la ville où il se trouvait. Abdeel (Abraham), appelé communément Schoenewald (Beauchamp), prédicateur à Custrin, dans la Marche de Brandebourg, fit imprimer à Than, en 1572, le Livre de la parole cachetée, dans lequel il a fait des calculs pour trouver qui est l’Antechrist et à quelle époque il doit paraître. Cette méthode consiste à prendre au hasard un passage du prophète Daniel ou de l’Apocalypse, et à donner à chaque lettre, depuis a jusqu’à z, sa valeur numérique. A vaut 1, b vaut 2, c vaut 3, et ainsi de suite. Abdeel déclare que l’Antéchrist est le pape Léon X. Il trouve de la même manière les noms des trois anges par lesquels l’Antéchrist doit être découvert. Ces trois anges sont Huss, Luther et un certain Noé qui nous est inconnu. Abd-el-Azys, astrologue arabe du dixième siècle, plus connu en Europe sous le nom d’Alchabitius. Son Traité d’astrologie judiciaire a été traduit en latin par Jean de Séville (Hispalensis). L’édition la plus recherchée de ce livre : Alchabitius, cum commento, est celle de Venise, 1503, in-4o de 140 pages. Abdias de Babylone. On attribue à un écrivain de ce nom l’histoire du combat merveilleux que livra saint Pierre à Simon le Magicien. Le livre d’Abdias a été traduit par Julius Africanus, sous ce titre : Historia certaminis apostolici, 1566, in-8o. Abeilard. Il est plus célèbre aujourd’hui par ses tragiques désordres que par ses ouvrages théologiques, dont les dangereuses erreurs lui attirèrent justement les censures de saint Bernard. Il mourut en 1142. Vingt ans après, Héloïse ayant été ensevelie dans la même tombe, on conte (mais c’est un pur conte) qu’à son approche la cendre froide d’Abeilard se réchauffa tout à coup, et qu’il étendit les bras pour recevoir celle qui avait été sa femme. Leurs restes étaient au Paraclet, dans une précieuse tombe gothique que l’on a transportée à Paris en 1799, et qui est présentement au cimetière du Père-Lachaise. Abeilles. C’était l’opinion de quelques démonographes que si une sorcière, avant d’être prise, avait mangé la reine d’un essaim d’abeilles, ce cordial lui donnait la force de supporter la torture sans confesser[1] ; mais cette découverte n’a pas fait principe. Dans certains cantons de la Bretagne, on prétend que les abeilles sont sensibles aux plaisirs comme aux peines de leurs maîtres, et qu’elles ne réussissent point, si on néglige de leur faire part des événements qui intéressent la maison. Ceux qui ont cette croyance ne manquent pas d’attacher à leurs ruches un morceau d’étoffe noire lorsqu’il y a une mort chez eux, et un morceau d’étoffe rouge lorsqu’il y a un mariage ou toute autre fête[2]. Les Circassiens, dans leur religion mêlée de christianisme, de mahométisme et d’idolâtrie, honorent la Mère de Dieu sous le nom de Mérième ou de Melissa. Ils la regardent comme la patronne des abeilles, dont elle sauva la race en conservant dans sa manche une de leurs reines, un jour que le tonnerre menaçait d’exterminer tous les insectes. Les revenus que les Circassiens tirent de leurs ruches expliquent leur reconnaissance pour le bienfait qui les leur a préservées. Solin a écrit que les abeilles ne peuvent pas vivre en Irlande ; que celles qu’on y amène y meurent tout à coup ; et que si l’on porte de la terre de cette île dans un autre pays et qu’on la répande autour des ruches, les abeilles sont forcées d’abandonner la place, parce que cette terre leur est mortelle. On lit la même chose dans les Origines d’Isidore. « Faut-il examiner, ajoute le père Lebrun dans son Histoire critique des superstitions, d’où peut venir cette malignité de la terre d’Irlande ? Non, car il suffit de dire que c’est une bourde, et qu’on trouve en Irlande beaucoup d’abeilles. » Abel, fils d’Adam. Des docteurs musulmans disent qu’il avait quarante-huit pieds de haut. Il se peut qu’ils aient raisonné d’après un tertre long de cinquante-cinq pieds, que l’on montre auprès de Damas, et qu’on nomme la tombe d’Abel. Les rabbins ont écrit beaucoup sur Abel. Ils lui attribuent un livre d’astrologie judiciaire qui lui aurait été révélé et qu’il aurait renfermé dans une pierre. Après le déluge, Hermès-Trismégiste le trouva : il y apprit l’art de faire des talismans sous l’influence des constellations. Ce livre est intitulé Liber de virtutibus planetarum et de omnibus rerum mundanarum virtutibus. Voy. le traité De essentiis essentiarum, qu’on décore faussement du nom de saint Thomas d’Aquin, pars IV, cap. ii. Voy. les Légendes de l’Ancien Testament. Abel de la Rue, dit le Casseur, savetier et mauvais coquin qui fut arrêté, en 1582, à Coulommiers, et brûlé comme sorcier, magicien, noueur d’aiguillettes, et principalement comme voleur et meurtrier. Voy. Ligatures. Aben-Ezra. Voy. Macha-Halla. Aben-Ragel, astrologue arabe, né à Cordoue au commencement du cinquième siècle. Il a laissé un livre d’horoscopes, d’après l’inspection des étoiles, traduit en latin sous le titre De judiciis seu fatis stellarum, Venise, 1485 ; rare. On dit que ses prédictions, quand il en faisait, se distinguaient par une certitude très-estimable. Abigor, démon d’un ordre supérieur, grand-duc dans la monarchie infernale. Soixante légions marchent sous ses ordres[3]. Il se montre sous la figure d’un beau cavalier portant la lance, l’étendard ou le sceptre ; il répond habilement sur tout ce qui concerne les secrets de la guerre, sait l’avenir, et enseigne aux chefs les moyens de se faire aimer des soldats. Abîme, et plus correctement abysme. C’est le nom qui est donné, dans l’Écriture sainte, 1o à l’enfer, 2o au chaos ténébreux qui précéda la création. Abominations. Voy. Sabbat. Abou-Ryhan, autrement appelé Mohammed-ben-Ahmed, astrologue arabe, mort en 330. Il passe pour avoir possédé à un haut degré le don de prédire les choses futures. On lui doit une introduction à l’astrologie judiciaire. Aboyeurs. Il y a en Bretagne et dans quelques autres contrées des hommes et des femmes affectés d’un certain délire inexpliqué, pendant lequel ils aboient absolument comme des chiens. Quelques-uns parlent à travers leurs aboiements, d’autres aboient et ne parlent plus. Le docteur Champouillon a essayé d’expliquer ce terrible phénomène, en l’attribuant aux suites d’une frayeur violente. Il cite un jeune conscrit de la classe de 1853 qui, appelé devant le conseil de révision, réclama son exemption pour cause d’aboiement ; il racontait qu’étant mousse à bord d’un caboteur, il avait été précipité à la mer par un coup de vent ; l’épouvante l’avait frappé d’un tel anéantissement, qu’il n’en était sorti que pour subir des suffocations qui l’empêchèrent de parler pendant une semaine. Lorsque la parole lui revint, elle s’entrecoupa à chaque phrase de cris véhéments, remplacés bientôt par des aboiements saccadés qui duraient quelques secondes. Ces spasmes furent reconnus bien réels, et le conscrit fut réformé. Mais il y a en Bretagne des aboyeuses qui apportent en naissant cette affreuse infirmité implantée dans quelques familles. Les bonnes gens voient là un maléfice, et nous ne savons comment expliquer une si triste misère. Nous pourrions citer un homme qui, dans l’agonie qui précéda sa mort, agonie qui dura trois jours, ne s’exprima que par des aboiements et ne put retrouver d’autre langage. Mais celui-là, dans la profanation des églises, en 1793, avait enfermé son chien dans un tabernacle. Nous connaissons aussi une famille où le père et la mère devenus muets, nous ne savons par quelle cause ni pour quelle cause, n’ont que des enfants muets. Ainsi les frères et les sœurs ne poussent que des cris inarticulés et ne s’entendent pas autrement pour les plus urgents besoins de la vie. Abracadabra. Avec ce mot d’enchantement, qui est très-célèbre, on faisait, surtout en Perse et en Syrie, une figure magique à laquelle on attribuait le don de charmer diverses maladies et de guérir particulièrement la fièvre. Il ne fallait que porter autour du cou cette sorte de philactère, écrit dans la disposition triangulaire que voici : Abracax ou Abraxas, l’un des dieux de quelques théogonies asiatiques, du nom duquel on a tiré le philactère abracadabra. Abracax est représenté sur des amulettes avec une tête de coq, des pieds de dragon et un fouet à la main. Les démonographes ont fait de lui un démon, qui a la tête d’un roi et pour pieds des serpents. Les basilidiens, hérétiques du deuxième siècle, voyaient en lui leur dieu suprême. Comme ils trouvaient que les sept lettres grecques dont ils formaient son nom faisaient en grec le nombre 365, qui est celui des jours de l’année, ils plaçaient sous ses ordres plusieurs génies qui présidaient aux trois cent soixante-cinq cieux, et auxquels ils attribuaient trois cent soixante-cinq vertus, une pour chaque jour. Les basilidiens disaient encore que Jésus-Christ, Notre-Seigneur, n’était qu’un fantôme bienveillant envoyé sur la terre par Abracax. Ils s’écartaient de la doctrine de leur chef. Abraham. Tout le monde connaît l’histoire de ce saint patriarche, écrite dans les livres sacrés. Les rabbins et les musulmans l’ont chargée de beaucoup de traditions curieuses, que le lecteur peut trouver dans les Légendes de l’Ancien Testament. Les Orientaux voient dans Abraham un savant astrologue et un homme puissant en prodiges. Suidas et Isidore lui attribuent l’invention de l’alphabet, qui est dû à Adam. Voy. Cadmus. Les rabbins font Abraham auteur d’un livre De l’explication des songes, livre que Joseph, disent-ils, avait étudié avant d’être vendu par ses frères. On met aussi sur son compte un ouvrage intitulé Jetzirah, ou la Création, que plusieurs disent écrit par le rabbin Akiba. Voy. ce nom. Les Arabes possèdent ce livre cabalistique, qui traite de l’origine du monde : ils l’appellent le Sepher. On dit que Vossius, qui raisonnait tout de travers là-dessus, s’étonnait de ne pas le voir dans les livres canoniques. Postel l’a traduit en latin : on l’a imprimé à Paris en 1552 ; à Mantoue en 1562, avec cinq commentaires ; à Amsterdam en 1642. On y trouve de la magie et de l’astrologie. — « C’est un ouvrage cabalistique très-ancien et très-célèbre, dit le docteur Rossi. Quelques-uns le croient composé par un écrivain antérieur au Talmud, dans lequel il en est fait mention. » — Le titre de l’ouvrage porte le nom d’Abraham ; mais ajoutons qu’il y a aussi des opinions qui le croient écrit par Adam lui-même. Abrahel, démon succube, connu par une aventure que raconte Nicolas Remy dans sa Démonolâtrie, et que voici ; — En l’année 1581, dans le village de Dalhem, au pays de Limbourg, un méchant pâtre, nommé Pierron, conçut un amour violent pour une jeune fille de son voisinage. Or cet homme mauvais était marié ; il avait même de sa femme un petit garçon. Un jour qu’il était occupé de la criminelle pensée de son amour, la jeune fille qu’il convoitait lui apparut dans la campagne:c’était un démon sous sa figure. Pierron lui découvrit sa passion ; la prétendue jeune fille promit d’y répondre, s’il se livrait à elle et s’il jurait de lui obéir en toutes choses. Le pâtre ne refusa rien, et son abominable amour fut accueilli. — Peu de temps après, la jeune fille, ou le démon qui se faisait appeler Abrahel par son adorateur, lui demanda, comme gage d’attachement, qu’il lui sacrifiât son fils. Le pâtre reçut une pomme qu’il devait faire manger à l’enfant; l’enfant, ayant mordu dans la pomme, tomba mort aussitôt. Le désespoir de la mère fit tant d’effet sur Pierron, qu’il courut à la recherche d’Abrahel pour en obtenir réconfort. Le démon promit de rendre la vie à l’enfant, si le père voulait lui demander cette grâce a genoux, en lui rendant le culte d’adoration qui n’est dû qu’à Dieu. Le pâtre se mit à genoux, adora, et aussitôt l’enfant rouvrit les yeux. On le frictionna, on le réchauffa ; il recommença à marcher et à parler. Il était le-même qu’auparavant, mais plus maigre, plus hâve, plus défait, les yeux battus et enfoncés, les mouvements plus pesants. Au bout d’un an, le démon qui l’animait l’abandonna avec un grand bruit, et l’enfant tomba à la renverse… Cette histoire décousue et Incomplète se termine par ces mots, dans la narration de Nicolas Remy : « Le corps de l’enfant, d’une puanteur insupportable, fut tiré avec un croc hors de la maison de son père et enterré dans un champ. » — Il n’est plus question du démon succube ni du pâtre. Absalon. On a écrit bien des choses supposées à propos de sa chevelure. Lepelletier, dans sa dissertation sur la grandeur de l’arche de Noé, dit que toutes les fois qu’on coupait les cheveux d’Absalon, on lui en ôtait trente onces… Abstinence. On prétend, comme nous l’avons dit, qu’Abaris ne mangeait pas et que les magiciens habiles peuvent s’abstenir de manger et de boire. Sans parler des jeûnes merveilleux dont il est fait mention dans la vie de quelques saints, Marie Pelet de Laval, femme du Hainaut, vécut trente-deux mois (du 6 novembre 1754 au 25 juin 1757) sans recevoir aucune nourriture, ni solide ni liquide. Anne Harley, d’Orival, près de Rouen, se soutint vingt-six ans en buvant seulement un peu de lait qu’elle vomissait quelques moments après l’avoir avalé. On citerait d’autres exemples. Dans les idées des Orientaux, les génies ne se nourrissent que de fumées odorantes qui ne produisent point de déjections. Abundia, fée bienfaisante honorée en Thuringe comme protectrice. Elle visite les maisons, où elle mange et boit avec ses compagnes ce qu’on leur a préparé, mais sans que rien des mets soit diminué par elles. Elles soignent les étables ; et on a des marques de leur passage par des gouttes de leurs cierges de cire jaune, qu’on remarque sur la peau des animaux domestiques. Acatriel, l’un des trois princes des bons démons, dans la cabale juive, qui admet des démons de deux natures. Acca-Laurentia, appelée aussi Lupa : la Louve, à cause de ses mœurs débordées, était mise au rang des divinités dans l’ancienne Rome, pour avoir adopté et nourri Romulus. Accidents. Beaucoup d’accidents peu ordinaires, mais naturels, auraient passé autrefois pour des sortilèges. Voici ce qu’on lisait dans un journal de 1841 : — « Mademoiselle Adèle Mercier (des environs de Saint-Gilles), occupée il y a peu de jours à arracher dans un champ des feuilles de mûrier, fut piquée au bas du cou par une grosse mouche qui, selon toute probabilité, venait de sucer le cadavre putréfié de quelque animal, et qui déposa dans l’incision faite par son dard une ou quelques gouttelettes du suc morbifique dont elle s’était repue. La douleur, d’abord extrêmement vive, devint insupportable. Il fallut que mademoiselle Mercier fut reconduite chez elle et qu’elle se mît au lit. La partie piquée s’enfla prodigieusement en peu de temps : l’enflure gagna. Atteinte d’une fièvre algide qui acquit le caractère le plus violent, malgré tous les soins qui lui furent prodigués, et quoique sa piqûre eût été cautérisée et alcalisée, mademoiselle Mercier mourut le lendemain, dans les souffrances les plus atroces. » Le Journal du Rhône racontait ce qui suit en juin 1841 : — « Un jeune paysan des environs de Bourgoin, qui voulait prendre un repas de cerises, commit l’imprudence, lundi dernier, de monter sur un cerisier que les chenilles avaient quitté après en avoir dévoré toutes les feuilles. Il y avait vingt minutes qu’il satisfaisait son caprice ou son appétit, lorsque presque instantanément il se sentit atteint d’une violente inflammation à la gorge. Le malheureux descendit en poussant péniblement ce cri : J’étouffe ! J’étouffe ! Une demi-heure après il était mort. On suppose que les chenilles déposent dans cette saison sur les cerises qu’elles touchent une substance que l’œil distingué à peine ; mais qui n’en est pas moins un poison. C’est donc s’exposer que de manger ces fruits sans avoir pris la sage précaution de les laver. » Accouchements. Chez les Grecs, les charmeuses retardaient un accouchement, un jour, une semaine et davantage ; en se tenant les jambes croisées et les doigts entrelacés à la porte de la pauvre femme prise des douleurs de l’enfantement. Voy. Aétite. Accouchements prodigieux. Torquemada, dans son Examéron, cité une femme qui mit au monde sept enfants à la fois, à Médina del Campo ; une autre femme de Salamanque qui en eut neuf d’une seule couche. Jean Pic de la Mirandole assure qu’une femme de son pays eut vingt enfants en deux grossesses, neuf dans l’une et onze dans l’autre. Voy. Irmentrude, Trazégnies, Imagination. Torquemada parle aussi d’une Italienne qui mit au monde soixante-dix enfants à la fois ; puis il rapporte, comme à l’abri du doute, ce que conte Albert le Grand, qu’une Allemande enfanta, d’une seule couche, cent cinquante enfants, tous enveloppés dans une pellicule, grands comme le petit doigt et très-bien formés[4]. Acham, démon que l’on conjure le jeudi. Voy. Conjuration. Achamoth, esprit, ange ou éon du sexe féminin, mère de Jéhovah, dans les stupides doctrines des valentiniens. Acharai-Rioho, chef des enfers chez les Yakouts. Voy. Mang-taar. Achéron, fleuve de douleur dont les eaux sont amères ; l’un des fleuves de l’enfer des païens. Dans des relations du moyen âge, l’Achéron est un monstre ; dans la mythologie grecque, Achéron était un homme qui donna à boire aux Titans altérés ; Jupiter l’en châtia en le changeant en fleuve et le jetant dans les enfers. Achérusie, marais d’Égypte près d’Héliopolis. Les morts le traversaient dans une barque, lorsqu’ils avaient été jugés dignes des honneurs de la sépulture. Les ombres des morts enterrés dans le cimetière voisin erraient, disait-on, sur les bords de ce marais, que quelques géographes appellent un lac. Achguaya-Xerac. Voy. Guayotta. Achmet, devin arabe du neuvième siècle, auteur d’un livre De l’interprétation des songes, suivant les doctrines de l’Orient. Le texte original de ce livre est perdu ; mais Rigault en a fait imprimer la traduction grecque et latine à la suite de l’Onéirocritique d’Artémidore ; Paris, 1603, in-4o. Aconce (Jacques), curé apostat du diocèse de Trente, qui, poussé par la débauche, embrassa le protestantisme en 1557, et passa en Angles-terre. La reine Élisabeth lui fit une pension. Aussi il ne manqua pas de rappeler diva Elisabetha, en lui dédiant son livre Des stratagèmes de Satan[5]. Mais nous ne mentionnons ce livre ici qu’à cause de son titre ; ce n’est pas un ouvrage de démonomanie, c’est une vile et détestable diatribe contre le Catholicisme. Adalbert, hérétique qui fit du bruit dans les Gaules au huitième siècle ; il est regardé par les uns comme un habile faiseur de miracles et par les autres comme un grand cabaliste. Il distribuait les rognures de ses ongles et de ses cheveux, disant que c’étaient de puissants préservatifs ; il contait qu’un ange, venu des extrémités du monde, lui avait apporté des reliques et des amulettes d’une sainteté prodigieuse. On dit même qu’il se consacra des autels à lui-même et qu’il se fit adorer. Il prétendait savoir l’avenir, lire dans la pensée et connaître la confession des pécheurs rien qu’en les regardant. Il montrait impudemment une lettre de Notre-Seigneur Jésus-Christ, disant qu’elle lui avait été apportée par saint Michel. Baluze, dans son appendice aux Capitulaires des rois francs, a publié cette lettre, dont voici le litre : — « Au nom de Dieu : Ici commence la lettre de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui est tombée à Jérusalem, et qui a été trouvée par l’archange saint Michel, lue et copiée par la main : d’un prêtre nommé Jean, qui l’a envoyée à la ville de Jérémie à un autre prêtre, nommé Talasius ; et Talasius l’a envoyée en Arabie à un autre prêtre, nommé Léoban ; et Léoban l’a envoyée à la ville de Betsamie, où elle a été reçue par le prêtre Macarius, qui l’a renvoyée à la montagne du saint archange Michel ; et par le moyen d’un ange, la lettre est arrivée à la ville de Rome, au sépulcre de saint Pierre, où sont les clefs du royaume des deux ; et les douze prêtres qui sont à Rome ont fait des veilles de trois jours, avec des jeûnes et des prières, jour et nuit, » etc. El Adalbert enseignait à ses disciples une prière qui débutait ainsi : « Seigneur, Dieu tout-puissant, père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, Alpha et Oméga, qui êtes sur le trône souverain, sur les Chérubins et les Séraphins, sur l’ange Uriel, l’ange Raguel, l’ange Cabuel, l’ange Michel, sur l’ange Inias, l’ange Tabuas, l’ange Simiel et l’ange Sabaoth, je vous prie de m’accorder ce que je vais vous dire. » C’était, comme on voit, très-ingénieux. Dans un fragment conservé des mémoires qu’il avait écrits sur sa vie, il raconte que sa mère, étant enceinte de lui, crut voir sortir de son côté droit un veau ; ce qui était, dit-il, le pronostic des grâces dont il fut comblé en naissant par le ministère d’un ange. On arrêta le cours des extravagances de cet insensé en l’enfermant dans une prison, où il mourut. Adam, le premier homme. Sa chute devant les suggestions de Satan est un dogme de la religion chrétienne. Les Orientaux font d’Adam un géant démesuré, haut d’une lieue ; ils en font aussi un magicien, un cabaliste ; les rabbins en font de plus un alchimiste et un écrivain. On a supposé un testament de lui ; et enfin les musulmans regrettent toujours dix traités merveilleux que Dieu lui avait dictés[6]. Adam (l’abbé). Il y eut un temps où l’on voyait le diable en toutes choses et partout, et peut-être n’avait-on pas tort. Mais il nous semble qu’on le voyait trop matériellement. Le bon et naïf Césaire d’Heisterbach a fait un livre d’histoires prodigieuses où le diable est la machine universelle ; il se montre sans cesse et sous diverses figurés palpables. C’était surtout à l’époque où l’on s’occupait en France de l’extinction des templiers. Alors un certain abbé Adam, qui gouvernait l’abbaye des Vaux-de-Gernay, au diocèse de Paris, avait l’esprit tellement frappé de l’idée que le diable le guettait, qu’il croyait le reconnaître à chaque pas sous des formes que sans doute le diable n’a pas souvent imaginé de prendre. — Un jour qu’il revenait de visiter une de ses petites métairies, accompagné d’un serviteur aussi crédule que lui, l’abbé Adam racontait comment le diable l’avait harcelé dans son voyage. L’esprit malin s’était montré sous la figure d’un arbre blanc de frimas, qui semblait venir à lui. — C’est singulier, dit un de ses amis ; n’étiez-vous pas la proie de quelque illusion causée par la course de votre cheval ? — Non, c’était Satan. Mon cheval s’en effraya ; l’arbre pourtant passa au galop et disparut derrière nous, il laissait une certaine odeur qui pouvait bien être du soufre. — Odeur de brouillard, marmotta l’autre. — Le diable reparut, et cette fois c’était un chevalier noir qui s’avançait vers nous pareillement. — Éloigne-toi, lui criai-je d’une voix étouffée. Pourquoi m’attaques-tu ? Il passa encore, sans avoir l’air de s’occuper de nous. Mais il revint une troisième fois, ayant la forme d’un homme grandit pauvre, avec un cou long et maigre. Je fermai les yeux et ne le revis que quelques instants plus tard sous le capuchon d’un petit moine. Je crois qu’il avait sous son froc une rondache dont il me menaçait. — Mais, interrompit l’autre, ces apparitions ne pouvaient-elles pas être des voyageurs naturels ? — Comme si on ne savait pas s’y reconnaître ! comme si nous ne l’avions pas vu derechef sous la figure d’un pourceau, puis sous celle d’un âne, puis sous celle d’un tonneau qui roulait dans la campagne, puis enfin sous la forme d’une roue de charrette qui, si je ne me trompe, me renversa, sans toutefois me faire aucun mal ! — Après tant d’assauts, la route s’était achevée sans autres mal-encontres[7]. Voy. Hallucinations. Adamantius, médecin juif, qui se fit chrétien à Constantinople, sous le règne de Constance, à qui il dédia ses deux livres sur la Physiognomonie ou l’art de juger les hommes par leur figure. Cet ouvrage, plein de contradictions et de rêveries, a été imprimé dans quelques collections, notamment dans les Scriptores physiognomoniæ veteres, grec et latin, cura J.-G.-F. Franzii ; Altembourg, 1780, in-8o. Adamiens ou Adamites. Hérétiques du second siècle, dans l’espèce des basilidiens. Ils se mettaient nus et proclamaient la promiscuité des femmes. Clément d’Alexandrie dit qu’ils se vantaient d’avoir des livres secrets de Zoroastre, ce qui a fait conjecturer à plusieurs qu’ils étaient livrés à la magie. Adelgreiff (Jean-Albert), fils naturel d’un pasteur aller mand, qui lui apprit le latin, le grec, l’hébreu et’plusieurs langues modernes. Il de-, vint fou et crut avoir des visions. Il disait que sept anges l’avaient chargé de représenter Dieu sur la terre et de châtier les souverains avec des verges de fer. Il signait ses décrets : « Jean Albrecht Àdelgreiff, Kihi Schmalk hitmandis, archi-souverain pontife, roiduroyau-me des ci eux, juge des vivants et des morts, Dieu et père, dans la gloire duquel le Christ viendra, au dernier jour, Seigneur de tous les seigneurs et Roi de tous les rois. » Il causa beaucoup de troubles par ses extravagances, qui trouvèrent, comme toujours, des partisans. On lui attribua des prodiges, et il fut brûle à Kœnigsberg comme magicien, hérétique et perturbateur, le 11 octobre 1636. Il avait prédit avec assurance qu’il ressusciterait le troisième jour, ce qui ne s’est pas vérifié. Adeline, ou plutôt Edeline. Voy. ce mot. Adelites, devins espagnols qui se vantaient de prédire par le vol ou le chant des oiseaux ce qui devait arriver en bien ou en mal. Adelung (Jean-Christophe), littérateur allemand, mort à Dresde en 1806. Il a laissé un ouvrage intitulé Histoire des folies humaines, ou Biographie des plus célèbres nécromanciens, alchimistes, devins, etc. ; sept parties ; Leipzig. 1785-1789. Adeptes, nom que prennent les alchimistes qui prétendent avoir trouvé la pierre, philosophale et l’élixir de vie. Ils disent qu’il y a toujours onze adeptes dans ce monde ; et, comme l’élixir les rend immortels, lorsqu’un nouvel alchimiste a découvert le secret du grand œuvre, il faut qu’un des onze anciens lui fasse place et se retire dans un autre des mondes élémentaires. Adès, ou Hadès, roi de l’enfer. Ce mot est pris, souvent, chez quelques poètes anciens, pour l’enfer même. Adhab-Algab, purgatoire des musulmans, où les méchants sont tourmentés par les anges noirs Munkir et Nékir. Adjuration, formule d’exorcisme par laquelle on commande, au nom de Dieu, à l’esprit malin de dire ou de faire ce qu’on exige de lui. Adonis, démon brûlé. Selon les démonologues, il remplit quelques fonctions dans les incendies[8]. Des savants croient que c’est le même que le démon Thamuz des Hébreux. Adoration du crapaud. Les sorciers n’adorent pas seulement le diable dans leurs hideuses assemblées. Tout aspirant qui est reçu là sorcier après certaines épreuves reçoit un crapaud, avec l’ordre de l’adorer ; ce qu’il fait en lui don-liant un baiser en signe de révérence. Voy. Sabbat. Adramelech, grand chancelier des enfers, intendant de la garde-robe du souverain des démons, président du haut conseil des diables. Il était adoré à Sépharvaïm, ville des Assyriens, qui brûlaient des enfants sur ses autels. Les rabbins disent qu’il se montre sous la figure d’un mulet, et quelquefois sous celle d’un paon. Adranos, idole sicilienne, qui a donné son nom à la ville d’Adranum, aujourd’hui Aderno. On élevait dans son temple mille chiens, dits sacrés, qui avaient pour mission principale de reconduire chez eux les hommes ivres. Adrien. Se trouvant en-Mésie, à la tête d’une légion auxiliaire, vers la fin du règne de Domitien, Adrien consulta un devin (car il croyait aux devins et à l’astrologie judiciaire), lequel lui prédit qu’il parviendrait un jour à l’empire. Ce n’était pas, dit-on, la première fois qu’on lui faisait cette promesse. Trajan, qui était son tuteur, l’adopta, et il régna en effet. On lui attribue en Écosse la construction de la muraille du Diable. Fulgose, qui croyait beaucoup à l’astrologie, rapporte, comme une preuve de la solidité de cette science, que l’empereur Adrien, très-habile astrologue, écrivait tous les ans, le premier jour du premier mois, ce qui lui devait arriver pendant l’année, et que, l’an qu’il mourut, il n’écrivit que jusqu’au mois de sa mort, donnant à connaître par son silence qu’il prévoyait son trépas. Mais ce livre de l’empereur Adrien, qu’on ne montra qu’après sa mort, n’était qu’un journal. Aéromancie, art de prédire les choses futures par l’examen des variations et des phénomènes de l’air. C’est en vertu de cette divination qu’une comète annonce la mort d’un grand homme. Cependant ces présages extraordinaires :peuvent rentrer dans la tératoscopie. François de la Torre-Blanca dit que l’aéromancie est l’art de dire la bonne aventure en faisant apparaître des spectres dans les airs, ou en représentant, avec l’aide des démons, les événements futurs dans un nuage, comme dans une lanterne magique. « Quant aux éclairs et au tonnerre, ajoute-t-il, ceci regarde les augures ; et les aspects du ciel et des planètes appartiennent à l’astrologie. » Aétite, espèce de pierre qu’on nomme aussi pierre d’aigle, selon la signification de ce mot grec, parce qu’on prétend qu’elle se trouve dans les nids des aigles. Matthiole dit que les aigles vont chercher, cette pierre jusqu’aux Indes, pour faire éclore plus facilement leurs petits. De là vient qu’on attribue à l’aétite la propriété de faciliter l’accouchement lorsqu’elle est attachée au-dessus du genou d’une femme, ou de le retarder si on la lui met à la poitrine. — Dioscoride dit qu’on s’en servait autrefois pour découvrir les voleurs. Après qu’on l’avait broyée, on en mêlait la cendre dans du pain fait exprès ; on en faisait manger à tous ceux qui étaient soupçonnés. On croyait que, si peu d’aétite qu’il y eût dans ce pain, le voleur ne pouvait avaler le morceau. Les Grecs modernes emploient encore cette vieille superstition, qu’ils rehaussent de quelques paroles mystérieuses. Voy. Alphitomancie. Ævoli (César), auteur ou collecteur d’un livre peu remarquable, intitulé Opuscules sur les attributs divins et sur le pouvoir qui a été donné aux démons de connaître les choses secrètes et de tenter les hommes. Opuscula de divinis attributis et de modo et potestate quam dæmones habent intelligendi et passiones animi excitandi, in-4o ; Venise, 1589. Agaberte. « Aucuns parlent, dit Torquemada, d’une certaine femme nommée Agaberte, fille d’un géant qui s’appelait Vagnoste, demeurant aux pays septentrionaux, laquelle était grande enchanteresse ; et la force de ses enchantements était si variée qu’on ne la voyait presque jamais en sa propre figure. Quelquefois c’était une petite vieille fort ridée, qui semblait ne se pouvoir remuer, ou bien une pauvre femme malade et sans forces ; d’autres fois elle était si haute qu’elle paraissait toucher les nues avec sa tête. Ainsi elle prenait telle forme qu’elle voulait aussi aisément que les auteurs écrivent d’Urgande la Méconnue. Et, d’après ce qu’elle faisait, le monde avait opinion qu’en un instant elle pouvait obscurcir le soleil, la lune et les étoiles, aplanir les monts, renverser les montagnes, arracher les arbres, dessécher les rivières, et faire autres choses pareilles, si aisément qu’elle semblait tenir tous les diables attachés et sujets a ses volontés[9]. » Agarès, démon, Voy. Aguarès. Agate, pierre précieuse à laquelle les anciens attribuaient des qualités qu’elle n’a pas, comme de fortifier le cœur, de préserver de la peste et de guérir les morsures du scorpion et de la vipère. Agathion, démon familier qui ne se montre qu’à midi. Il paraît en forme d’homme ou de bête ; quelquefois il se laisse enfermer dans un talisman, dans une bouteille pu dans un anneau magique[10]. Agathodémon, ou bon démon, adoré des Égyptiens sous la figure d’un serpent à tête humaine. Les Grecs de l’Arcadie donnaient ce nom à Jupiter. Les dragons ou serpents ailés, que les anciens révéraient, s’appelaient agalhodæmones, ou bons génies. Agla, sigle ou mot cabalistique auquel les rabbins attribuent le pouvoir de chasser l’esprit malin. Ce mot se compose des premières lettres de ces quatre mots hébreux : Athah gabor leolam, Adonaï : « Vous êtes puissant et éternel, Seigneur. » Ce charme n’était pas seulement employé par les Juifs et les cabalistes, quelques chrétiens hérétiques s’en sont armés souvent pour combattre les démons. L’usage en était fréquent au seizième siècle[11], et plusieurs livres magiques en sont pleins, principalement l’Enchridion attribué ridiculement au pape Léon III. Voy. Cabale. Aglaophotis, sorte d’herbe qui croît dans les marbrières de l’Arabie, et dont les magiciens se servaient pour évoquer les démons. Ils employaient ensuite l’anancitide et la syrrochite, autres ingrédients qui retenaient les démons évoqués aussi longtemps qu’on le voulait. Voy. Baaras. Agnan, ou Agnian, démon qui tourmente les Américains par des apparitions et des méchancetés. Il se montre surtout au Brésil et chez les Topinamboux. Il paraît sous toutes sortes de formes, de façon que ceux qui veulent le voir peuvent le rencontrer partout. Agobard, archevêque de Lyon au neuvième siècle. Il a écrit contre les épreuves judiciaires et contre plusieurs superstitions de son époque. On croyait de son temps que les sorciers faisaient les tempêtes, qu’ils étaient maîtres de la grêle et des intempéries. Ainsi, dit le saint évêque, on ôte à Dieu son pouvoir tout-puissant pour le donner à des hommes. Il éclaira donc son diocèse, et il est bon de remarquer ici que c’est toujours l’Église qui a le plus constamment combattu les superstitions. Cependant elle a cru avec raison aux magiciens et aux maléfices, mais jamais à leur omnipotence. Agraféna-Shiganskaia. L’une des maladies les plus générales sur les côtes nord-est de la Sibérie, surtout parmi les femmes : c’est une extrême délicatesse des nerfs. Cette maladie, appelée mirak dans ce pays, peut être causée par le défaut absolu de toute nourriture végétale ; mais la superstition l’attribue à l’influence d’une magicienne nommée Agraféna-Shiganskaia, qui, bien que morte depuis plusieurs siècles, continue, comme les vampires, à répandre l’effroi parmi les habitants et passe pour s’emparer des malades, — M. de Wrangel, qui rapporte ce fait dans le récit de son expédition au nord-est de la Sibérie, ajoute que parfois on trouve aussi des hommes, qui souffrent du mirak ; mais ce sont des exceptions. Agrippa (Henri-Corneille), médecin et philosophe, contemporain d’Érasme, l’un des savants hommes de son temps, dont on l’a appelé le Trismégiste ; né à Cologne en 1486, mort en 1535, après une carrière orageuse, chez le receveur général de Grenoble, et non à Lyon ni dans un hôpital, comme quelques-uns l’ont écrit, il avait été lié avec tous les grands personnages et recherché de tous les princes de son époque. Chargé souvent de négociations politiques, il fit de nombreux voyages, que Thevet, dans ses Vies des hommes illustres, attribue à la manie « de faire partout des tours de son métier de magicien ; ce qui le faisait reconnaître et chasser incontinent ». Agrippa. Entraîné par ses études philosophiques dans des excentricités où la magie intervenait, comme de nos jours le magnétisme et le spiritisme, il s’est égaré dans la théurgie des néo-platoniciens et s’est posé « héritier de l’école d’Alexandrie[12]. » Il a donc fait réellement de la magie, comme l’en accusent les démonologues, ou du moins il l’a tenté. Il s’est occupé aussi de l’alchimie, sans grand succès probablement, puisqu’il mourut pauvre. Il avait des prétentions à pénétrer l’avenir, et on raconte qu’il promit au connétable de Bourbon des succès contre François Ier, ce qui était peu loyal, car il était alors le médecin de Louise de Savoie. On croit pouvoir établir aussi qu’il avait étudié les arts extranaturels dans ces universités occultes qui existaient au moyen âge. Sa Philosophie occulte lui attira des persécutions. On y voit, malgré d’habiles détours, les traces évidentes de la théurgie. Aussi il a laissé une certaine réputation parmi les pauvres êtres qui s’occupent, de sciences sécrètes, et on a mis sous son nom de stupides opuscules magiques. On croyait encore sous Louis XIV qu’il n’était pas mort. Voyez sa légende, où il est peut-être trop ménagé, dans les Légendes infernales. Aguapa, arbré des Indes orientales dont on prétend que l’ombre est-venimeuse. Un homme vêtu qui s’endort sous cet arbre se relève tout enflé, et l’on assure qu’un homme nu crève sans ressource. Les habitants attribuent à la méchanceté du diable ces cruels effets. Voy. Bohon-Hupas. Aguarès, grand-duc de la partie orientale des enfers. Il se montre sous les traits d’un seigneur à cheval sur un crocodile, l’épervier au poing. Aguerre (Pierre d’). Sous Henri IV, dans cette partie des Basses-Pyrénées qu’on appelait le pays de Labour[13], on fit le procès en sorcellerie à un vieux coquin de soixante-treize ans, qui se nommait Pierre d’Aguerrè, et qui causait beaucoup de maux par empoisonnements, dits sortilèges. On avait arrêté, en même temps que lui, Marie d’Aguerre et Jeanne d’Aguerre, ses petites-filles ou ses petites-nièces, avec d’autres jeunes filles et les sorcières qui les avaient menées au sabbat. Jeanne d’Aguerre exposa les turpitudes qui se commettaient dans les grossières orgies où on l’avait conduite ; elle y avait vu le diable en forme de bouc. Marie d’Aguerre déposa que le démon adoré au sabbat s’appelait Léonard, qu’elle l’avait vu en sa forme de bouc sortir du fond d’une grande cruche placée au milieu de l’assemblée, qu’il lui avait paru prodigieusement haut, et qu’à la fin du sabbat il était rentré dans sa cruche. Deux témoins ayant affirmé qu’ils avaient vu Pierre d’Aguerre remplir au sabbat le personnage de maître des cérémonies, qu’ils avaient vu le diable lui donner un bâton doré avec lequel il rangeait, comme un maître de camp, les personnes et les choses, et qu’ils l’avaient vu à la fin de l’assemblée rendre au diable son bâton de commandement[14], le vieux coquin, qui avait bien d’autres méfaits, fut condamné à mort comme sorcier avéré. Voy. Bouc et Sabbat. Aigle. L’aigle a toujours été un oiseau de présage chez les anciens. Valère-Maxime rapporte que la vue d’un aigle sauva la vie au roi Déjotarus, qui ne faisait rien sans consulter les oiseaux ; comme il s’y connaissait, il comprit que l’aigle qu’il voyait le détournait d’aller loger dans la maison qu’on lui avait préparée, et qui s’écroula la nuit suivante. De profonds savants ont dit que l’aigle a des propriétés surprenantes y entre autres celle-ci, que sa cervelle desséchée, mise en poudre, imprégnée de suc de ciguë et, mangée en ragoût, rend si furieux ceux qui se sont permis ce régal, qu’ils s’arrachent les cheveux, et se déchirent jusqu’à ce qu’ils aient complètement achevé leur digestion. Le livre qui contient cette singulière recette[15] donne pour raison de ses effets que « la grande chaleur de la cervelle de l’aigle forme des illusions fantastiques en bouchant les conduits des vapeurs et en remplissant la tête de fumée ». C’est ingénieux et clair. On donne en alchimie le nom d’aigle à différentes combinaisons savantes. L’aigle céleste est une composition de mercure réduit en essence, qui passe pour un remède universel ; l’aigle de Vénus est une composition de vert-de-gris et de sel ammoniac, qui forment un safran ; l’aigle noir est une composition de cette cadmie vénéneuse qui se nomme cobalt, et que quelques alchimistes regardent comme la matière du mercure philosophique. Aiguilles. On pratique ainsi, dans quelques localités, une divination par les aiguilles. — On prend vingt-cinq aiguilles neuves ; on les met dans une assiette sur laquelle on verse de l’eau. Celles qui s’affourchent les unes sur les autres annoncent autant d’ennemis. On conte qu’il est aisé, de faire merveille avec de simples aiguilles à coudre, en leur communiquant une vertu qui enchante. Kornmann écrit ceci[16] : « Quant à ce que les magiciens, et les enchanteurs font avec l’aiguille dont on a cousu le suaire d’un cadavre, aiguille au moyen de laquelle ils peuvent lier les nouveaux mariés, cela ne doit pas s’écrire, de crainte de faire naître la pensée d’un pareil expédient… » Aiguillette. On appelle nouement de l’aiguillette un charme qui frappe tellement l’imagination de deux époux ignorants ou superstitieux, qu’il s’élève entre eux une sorte d’antipathie dont les accidents sont très-divers. Ce charme est jeté par des malveillants qui passent pour sorciers ou qui le sont. Voy. Ligatures. Aimant (Magnes), principal producteur de la vertu magnétique ou attractive. — Il y a sur l’aimant quelques erreurs populaires qu’il est bon de passer en revue. On rapporte des choses admirables, dit le docteur Brown[17], d’un certain aimant qui n’attire pas seulement le fer, mais la chair aussi. C’est un aimant très-faible, composé surtout de terre glaise semée d’un petit nombre de lignes magnétiques et ferrées. La terre glaise qui en est la base fait qu’il s’attache aux lèvres, comme l’hématite ou la terre de Lemnos. Les médecins qui joignent cette pierre à l’aétite lui donnent mal à propos la vertu de prévenir les avortements. On a dit de toute espèce d’aimant que l’ail peut lui enlever sa propriété attractive ; opinion certainement fausse, quoiqu’elle nous ait été transmise par Solin, Pline, Plutarque, Matthiole, etc. Toutes les expériences l’ont démentie. Un fil d’archal rougi, puis éteint dans le jus d’ail, ne laisse pas de conserver sa vertu polaire ; un morceau d’aimant enfoncé dans l’ail aura la même puissance attractive qu’auparavant ; des aiguilles laissées dans l’ail jusqu’à s’y rouiller n’en retiendront pas moins cette force d’attraction. On doit porter le même jugement de cette autre assertion, que le diamant a la vertu d’empêcher l’attraction de l’aimant, Placez un diamant (si vous en avez) entre l’aimant et l’aiguille, vous les verrez se joindre, dussent-ils passer par-dessus la pierre précieuse. Les auteurs que nous combattons ont sûrement pris pour des diamants ce qui n’en était pas. Mettez sur la même ligne, continue Brown, cette autre merveille contée par certains rabbins, que les cadavres humains sont magnétiques et que, s’ils sont étendus dans un bateau, le bateau tournera jusqu’à ce que la tête du corps mort regarde le septentrion. — François Rubus, qui avait une crédulité très-solide, reçoit comme vrais la plupart de ces faits inexplicables. Mais tout ce qui tient du prodige, il l’attribue au prestige du démon[18], et c’est un moyen facile de sortir d’embarras. Disons un mot du tombeau de Mahomet. Beaucoup de gens croient qu’il est suspendu, à Médine, entre deux pierres d’aimant placées avec art, l’une au-dessus et l’autre au-dessous ; mais ce tombeau est de pierre comme tous les autres, et bâti sur le pavé du temple. — On lit quelque part, à la vérité, que les mahométans avaient conçu un pareil dessein ; ce qui a donné lieu à la fable que le temps et l’éloignement des lieux ont fait passer pour une vérité, et que l’on a essayé d’accréditer par des exemples. On voit dans Pline que l’architecte Dinochàrès commença de voûter, avec des pierres d’aimant, le temple d’Arsinoé à Alexandrie, afin de suspendre en l’air la statue de cette reine ; il mourut sans avoir exécuté ce projet, qui eût échoué. — Rufin conte quel dans le temple de Sérapis, il y avait un chariot de fer que des pierres d’aimant tenaient suspendu ; que ces pierres ayant été ôtées, le chariot tomba et se brisa. Bède rapporte également, d’après des contes anciens, que le cheval de Bellérophon, qui était de fer, fut suspendu entre deux pierres d’aimant. C’est sans doute à la qualité minérale de l’aimant qu’il faut attribuer ce qu’assurent quelques-uns, que les blessures faites avec des armes aimantées sont plus dangereuses et plus difficiles à guérir, ce qui est détruit par l’expérience ; les incisions faites par des chirurgiens avec des instruments aimantés ne causent aucun mauvais effet. Rangez dans la même classe l’opinion qui fait de l’aimant un poison, parce que des auteurs le placent dans le catalogue des poisons. Gardas de Huerta, médecin d’un vice-roi espagnol, rapporte au contraire que les rois de Ceylan avaient coutume de se faire servir dans des plats de pierre d’aimant, s’imaginant par là conserver leur vigueur. On ne peut attribuer qu’à la vertu magnétique ce que dit Ætius, que si un goutteux tient quelque temps dans sa main une pierre d’aimant, il ne se sent plus de douleur, ou que du moins il éprouve un soulagement. C’est à la même vertu qu’il faut l’apporter ce qu’assure Marcellus Empiricus, que l’aimant guérit les maux de tête. Ces effets merveilleux ne sont qu’une extension gratuité de sa vertu attractive, dont tout le monde convient. Les hommes, s’étant aperçus de cette force secrète qui attire les corps magnétiques, lui ont donné encore une attraction, d’un ordre différent, la vertu de tirer la douleur de toutes les parties du corps ; c’est ce qui a fait ériger l’aimant en philtre. On dit aussi que l’aimant resserre les nœuds de l’amitié paternelle et de l’union conjugale, en même temps qu’il est très-propre aux opérations magiques. Les basilidiens en faisaient des talismans pour chasser les démons. Les fables qui regardent les vertus de cette pierre sont en grand nombre. Dioscoride assure qu’elle est pour les voleurs un utile auxiliaire ; quand ils veulent piller un logis, dit-il, ils allument du feu aux quatre coins, et y jettent des morceaux d’aimant. La fumée qui en résulte est si incommode, que ceux qui habitent la maison sont forcés de l’abandonner. Malgré l’absurdité de cette fable, mille ans après Dioscoride, elle a été adoptée par les écrivains qui ont compilé les prétendus secrets merveilleux d’Albert le Grand. Mais on ne trouvera plus d’aimant comparable à celui de Laurent Guasius. Cardan affirme que toutes les blessures faites avec des armes frottées de cet aimant ne causaient aucune douleur. Encore une fable : je ne sais quel écrivain assez grave a dit que l’aimant fermenté dans du sel produisait et formait le petit poisson appelé rémore, lequel possède la vertu d’attirer l’or du puits le plus profond. L’auteur de cette recette savait qu’on ne pourrait jamais le réfuter par l’expérience[19] ; et c’est bien dans ces sortes de choses qu’il ne faut croire que les faits éprouvés. Aimar. Voy. Baguette divinatoire. Ajournement. On croyait assez généralement autrefois que, si quelque opprimé, au moment de mourir, prenait Dieu pour juge, et s’il ajournait son oppresseur au tribunal suprême, il se faisait toujours une manifestation du gouvernement temporel de la Providence. Le mot toujours est une témérité, car on ne cite que quelques faits à l’appui de cette opinion. Le roi de Castille Ferdinand IV fut ajourné par deux gentils hommes injustement condamnés, et mourut au bout de trente jours. Énéas Sylvius raconte, et c’est encore un fait constaté, que François Ier, duc de Bretagne, ayant fait assassiner son frère (en 1450), ce prince, en mourant, ajourna son meurtrier devant Dieu, et que le duc expira au jour fixé[20]. Nous ne mentionnerons ici l’ajournement du grand maître des templiers, que l’on a dit avoir cité le pape et le roi au tribunal de Dieu, que pour faire remarquer au lecteur que cet ajournement a été imaginé longtemps après le supplice de ce grand maître. Voy. Templiers. Akbaba, vautour qui vit mille ans en se nourrissant de cadavres. C’est une croyance turque. Akhmin. Ville de la moyenne Thébaïde, qui avait autrefois le renom d’être la demeure des plus grands magiciens[21]. Paul Lucas parle, dans son second voyage[22], du serpent merveilleux d’Akhmin, que les musulmans honorent comme un ange, et que les chrétiens croient être le démon Asmodée. Voy. Haridi. Akiba, rabbin du premier siècle de notre ère, précurseur de Bar-Cokébas[23]. De simple berger, poussé par l’espoir d’obtenir la main d’une jeune fille dont il était épris, il devint un savant renommé. Les Juifs disent qu’il fut instruit par les esprits élémentaires, qu’il savait conjurer, et qu’il eut, dans ses jours d’éclat, jusqu’à quatre-vingt mille disciples… On croit qu’il est auteur du Jetzirah ou livré de la création, attribué aussi par les uns à Abraham, et par d’autres à Adam même. Akouan, démon géant, qui, dans les traditions persanes, lutta longtemps contre Roustam, et fut enfin, malgré sa masse énorme, tué par ce héros. — Roustam est en Perse un personnage que l’on ne peut comparer qu’à Roland, chez nous. Alain de l’Isle (Insulensis). religieux bernardin, évêque d’Auxerre au douzième siècle, autour vrai ou supposé de l’Explication des prophéties de Merlin (Explanationes in prophetias Merlini Angli ; Francfort, 1608, in-8o). Il composa, dit-on, ce commentaire, en 1170, à l’occasion du grand bruit que faisaient alors lesdites prophéties. Un autre Alain ou Alanus, qui vivait dans le même siècle, a laissé pour les alchimistes un livre intitulé Dicta de lapide philosophico, in-8o ; Leyde, 1600. Alaric, roi des Goths et premier roi du premier royaume d’Italie (car il y en a eu quatre avant nos jours, et aucun n’a pu durer). Olympiodore nous a conservé un récit populaire de son temps, suivant lequel, lorsque Alaric voulut envahir la Sicile, il fut repoussé par une statue mystérieuse qui lui lançait des flammes par l’un de ses pieds et des jets d’eau par l’autre. Il se retira à Cosenza, où il mourut subitement peu de jours après (an 410). Alary (François), songe-creux, qui a fait imprimer à Rouen, en 1701, la Prophétie du comte Bombaste, chevalier de la Rose-Croix, neveu de Paracelse, publiée en l’année 1609, sur la naissance de Louis le Grand. Alastor, démon sévère, exécuteur suprême des sentences du monarque infernal. Il fait les fonctions de Némésis. Zoroastre l’appelle le bourreau ; Origène dit que c’est le même qu’Azazel ; d’autres le confondent avec l’ange exterminateur. Les anciens appelaient les génies malfaisants alastores, et Plutarque dit que Cicéron, par haine contre Auguste, avait eu le projet de se tuer auprès du foyer de ce prince pour devenir son alastor. Albert le Grand, Albert le Teutonique, Albert de Cologne, Albert de Ratisbonne, Albertus Grotus, car on le désigne sous tous ces noms (le véritable était Albert de Groot), savant et pieux dominicain, mis à tort au nombre des magiciens par les démonographes, fut, dit-on, le plus curieux de tous les hommes. Il naquit dans la Souabe, à Lawigen sur le Danube, en 1205. D’un esprit fort grossier dans son jeune âge, il devint, à la suite d’une vision qu’il eut de la sainte Vierge, qu’il servait tendrement et qui lui ouvrit les yeux de l’esprit, l’un des plus grands docteurs de son siècle. Il fut le maître de saint Thomas d’Aquin. Vieux, il retomba dans la médiocrité, comme pour montrer qu’évidemment son mérite et sa science étendue n’étaient qu’un don miraculeux et temporaire. — D’anciens écrivains ont dit, après avoir remarqué la dureté naturelle de sa conception, que d’âne il avait été transmué en philosophe ; puis, ajoutent-ils, de philosophe il redevint âne[24]. Albert le Grand fut évêque de Ratisbonne, et mourut saintement à Cologne, âgé de quatre-vingt-sept ans. Ses ouvrages n’ont été publiés qu’en 1651 ; ils forment vingt et un volumes in-folio. En les parcourant, on admire un savant chrétien ; on ne trouve jamais rien qui ait pu le charger de sorcellerie. Il dit formellement au contraire : « Tous ces contes de démons qu’on voit rôder dans les airs, et de qui on tire le secret des choses futures, sont trop souvent des absurdités ou des fourberies[25]. » — C’est qu’on a mis sous son nom des livres de secrets merveilleux, auxquels il n’a jamais eu plus de part qu’à l’invention du gros canon et du pistolet que lui attribue Matthieu de Luna. Mayer dit qu’il reçut des disciples de saint Dominique le secret de la pierre philosophale, et qu’il le communiqua à saint Thomas d’Aquin ; qu’il possédait une pierre marquée naturellement d’un serpent, et douée de cette vertu admirable, que si on la mettait dans un lieu fréquenté par des serpents, elle les attirait tous ; qu’il employa, pendant trente ans, toute sa science de magicien et d’astrologue à faire, de métaux bien choisis et sous Inspection des astres, un automate doué de la parole, qui lui servait d’oracle et résolvait toutes les questions qu’on lui proposait : c’est ce qu’on appelle l’androïde d’Albert le Grand ; que cet automate fut anéanti par saint Thomas d’Aquin, qui le brisa à coups de bâton, dans l’idée que c’était un ouvrage ou un agent du diable. On sent que tous ces petits faits sont des contes. On a donné aussi à Virgile, au pape Sylvestre II, à Roger Bacon, de pareils androïdes. Vaucanson a montré que c’était un pur ouvrage de mécanique. Une des plus célèbres sorcelleries d’Albert le Grand eut lieu à Cologne. Il donnait un banquet dans son cloître à Guillaume II, comte de Hollande et roi des Romains ; c’était dans le cœur de l’hiver ; la salle du festin présenta, à la grande surprise de la cour, la riante parure du printemps ; mais, ajoute-t-on, les fleurs se flétrirent a la fin du repas. À une époque où l’on ne connaissait pas les serres chaudes, l’élégante prévenance du bon et savant religieux dut surprendre. — Ce qu’il appelait lui-même ses opérations magiques n’était ainsi que de la magie blanche. Finissons en disant que son nom d’Albert le Grand n’est pas un nom de gloire, mais la simple traduction de son nom de famille, Albert de Groot. On lui attribue donc le livre intitulé les Admirables secrets d’Albert le Grand, contenant plusieurs traités sur les vertus des herbes, des pierres précieuses et des animaux, etc., augmentés d’un abrégé curieux de la physionomie et d’un préservatif contre la peste, les fièvres malignes, les poisons et l’infection de l’air, tirés et traduits des anciens manuscrits de l’auteur qui n’avaient pas encore paru, etc., in-18, in-24, in-12. Excepté du bon sens, on trouve de tout dans ce fatras, jusqu’à un traité des fientes qui, « quoique viles et méprisables, sont cependant en estime, si on s’en sert aux usages prescrits (les engrais) ». Le récollecteur de ces secrets débute par une façon de prière ; après quoi il donne la pensée du prince des philosophes, lequel pense que l’homme est ce qu’il y a de meilleur dans le monde, attendu la grande sympathie qu’on découvre entre lui et les signes du ciel, qui est au-dessus de nous, et par conséquent nous est supérieur. Le livre Ier traite principalement, et de la manière la plus inconvenante, de l’influence des planètes sur la naissance des enfants, du merveilleux effet des cheveux de la femme, des monstres, de la façon de connaître si une femme enceinte porte un garçon ou une fille, du venin que les vieilles femmes ont dans les yeux, surtout si elles y ont de la chassie, etc. Toutes ces rêveries grossières sont fastidieuses, absurdes et fort sales. On voit au livre II les vertus de certaines pierres, de certains animaux, et les merveilles du monde, des planètes et des astres. — Le livre III présente l’excellent traité des fientes, de singulières idées sur les urines, les punaises, les vieux souliers et la pourriture ; des secrets pour amollir le fer, pour manier les métaux, pour dorer l’étain et pour nettoyer la batterie de cuisine. Le livre IV est un traité de physiognomonie, avec des remarques savantes, des observations sur les jours heureux et malheureux, des préservatifs contre la fièvre, des purgatifs, des recettes de cataplasmes et autres choses de même nature. Nous rapporterons en leur lieu ce qu’il y a de curieux dans ces extravagances, et le lecteur, comme nous, trouvera étonnant qu’on vende chaque année par milliers d’exemplaires les secrets d’Albert le Grand aux habitants malavisés des campagnes. Le solide Trésor du Petit Albert, ou secrets merveilleux de la magie naturelle et cabalistique, traduit exactement sur l’original latin intitulé Alberti Parvi Lucii liber de mirabilibus naturæ arcanis, enrichi de figures mystérieuses et la manière de les faire (ce sont des figures de talismans). Lyon, chez les héritiers de Beringos fratres, à l’enseigne d’Agrippa. In-18, 6516 (année cabalistique). — Albert le Grand est également étranger à cet autre recueil d’absurdités, plus dangereux que le premier, quoiqu’on n’y trouve pas, comme les paysans se l’imaginent, les moyens d’évoquer le diable. On y voit la manière de nouer et de dénouer l’aiguillette, la composition de divers philtres, l’art de savoir en songe qui on épousera, des secrets pour faire danser, pour multiplier les pigeons, pour gagner au jeu, pour rétablir le vin gâté, pour faire des talismans cabalistiques, découvrir les trésors, se servir de la main de gloire, composer l’eau ardente et le feu grégeois, la jarretière et le bâton du voyageur, l’anneau d’invisibilité, la poudre de sympathie, l’or artificiel, et enfin des remèdes contre les maladies, et des gardes pour les troupeaux. Voy. ces divers articles. Albert d’Alby, auteur de l’Oracle parfait. Voy. Cartomancie, à la fin. Albert de Saint-Jacques, moine du dix-septième siècle, qui publia un livre intitulé Lumure aux vivants par l’expérience des morts, ou diverses apparitions des âmes du purgatoire en notre siècle. In-8o, Lyon, 1675. Albigeois, fusion de manichéens très-perfides, dont l’hérésie éclata dans le Languedoc, et eut pour centre Albi. Ils admettaient deux principes, disant que Dieu avait produit de lui-même Lucifer, qui était ainsi son fils aîné ; que Lucifer, fils de Dieu, s’était révolté contre lui ; qu’il avait entraîné dans sa rébellion une partie des anges ; qu’il s’était vu alors chassé du ciel avec ses complices ; qu’il avait, dans son exil, créé ce monde que nous habitons, où il régnait et où tout allait mal. Ils ajoutaient que Dieu, pour rétablir l’ordre, avait produit un second fils, qui était Jésus-Christ. Ce singulier dogme se présentait avec des variétés, suivant les différentes sectes. Presque toutes niaient la résurrection de la chair, l’enfer et le purgatoire, disant que nos âmes n’étaient que des démons logés dans nos corps en châtiment de leurs crimes. — Les Albigeois avaient pris, dès la fin du douzième siècle, une effrayante consistance. Ils tuaient les prêtres et les moines, brûlaient les croix, détruisaient les églises. De si odieux excès marquaient leur passage, que, les remontrances et les prédications étant vaines, il fallut faire contre eux une croisade, dont Simon de Montfort fut le héros. On a dénaturé et faussé par les plus insignes mensonges l’histoire de cette guerre sainte[26] ; on a oublié que, si les Albigeois eussent triomphé, l’Europe retombait dans la plus affreuse barbarie. Il est vrai que leurs défenseurs sont les protestants, héritiers d’un grand nombre de leurs erreurs, et les philosophes, amateurs assez souvent de leurs désordres. Albigerius. Les démonographes disent que les possédés, par le moyen du diable, tombent quelquefois dans des extases pendant lesquelles leur âme voyage loin du corps, et fait à son retour des révélations de choses secrètes. C’est ainsi, comme dit Leloyer, que les corybantes devinaient et prophétisaient, phénomènes que le somnambulisme expliquerait peut-être. Saint Augustin parle d’un Carthaginois, nommé Albigerius, qui savait par ce moyen tout ce qui se faisait hors de chez lui. Chose plus étrange, a la suite de ses extases, il révélait souvent ce qu’un autre songeait dans le plus secret de sa pensée. Saint Augustin cite un autre frénétique qui, dans une grande fièvre, étant possédé du mauvais esprit, sans extase, mais bien éveillé, rapportait fidèlement tout ce qui se faisait loin de lui. Lorsque le prêtre qui le soignait était à six lieues de la maison, le diable, qui parlait par la bouche du malade, disait aux personnes présentes en quel lieu était ce prêtre à l’heure où il parlait et ce qu’il faisait, etc. On prétend que Cagliostro en faisait autant. Ces choses-là sont surprenantes. Mais l’âme immortelle, suivant la remarque d’Aristote, peut quelquefois voyager sans le corps[27]. Albinos. Nom que les Portugais ont donné à des hommes d’une blancheur extrême, qui sont ordinairement enfants de nègres. Les noirs les regardent comme des monstres, et les savants ne savent à quoi attribuer cette blancheur. Les albinos sont pâles comme des spectres ; leurs yeux, faibles et languissants pendant le jour, sont brillants à la clarté de la lune. Les noirs, qui donnent aux démons la peau blanche, regardent les albinos comme des enfants du démon. Ils croient qu’ils peuvent les combattre aisément pendant le jour, mais que la nuit les albinos sont les plus forts et se vengent. Dans le royaume de Loango, les albinos passent pour des démons champêtres et obtiennent quelque considération à ce titre. Vossius dit qu’il y a dans la Guinée des peuplades d’albinos. Mais comment ces peuplades subsisteraient-elles, s’il est vrai que ces infortunés ne se reproduisent point ? Il paraît que les anciens connaissaient les albinos. « On assure, dit Pline, qu’il existe en Albanie des individus qui naissent avec des cheveux blancs, des yeux de perdrix, et ne voient clair que pendant la nuit. » Il ne dit pas que ce soit une nation, mais quelques sujets affectés d’une maladie particulière. « Plusieurs animaux ont aussi leurs albinos, ajoute M. Salgues ; les naturalistes ont observé des corbeaux blancs, des merles blancs, des taupes blanches ; leurs yeux sont rouges, leur peau est plus pale et leur organisation plus faible[28]. » Alborak. Voy. Borak. Albumazar, astrologue du neuvième siècle, né dans le Khorassan, connu par son traité astrologique intitulé Milliers d’années, où il affirme que le monde n’a pu être créé que quand les sept planètes se sont trouvées en conjonction dans le premier degré du Bélier, et que la fin du monde aura lieu quand ces sept planètes, qui sont aujourd’hui (en 1862) au nombre de cinquante et une, se rassembleront dans le dernier dégrèves Poissons. On a traduit en latin et imprimé d’Albumazar le Tractatus florum astrologiæ, in-4o, Augsbourg, 1488. On peut voir dans Casiri, Biblioth. arab. hispan., t. Ier, p. 351, le catalogue de ses ouvrages. Albunée, sibylle célèbre. On voit encore son temple à Tivoli, en ruines, il est vrai. Voy. Sibylles. Alchabitius. Voy. Abd-el-Azys. Alchimie. L’alchimie ou chimie par excellence, qui s’appelle aussi philosophie hermétique, est cette partie éminente de la chimie qui s’occupe de l’art de transmuer les métaux. Son résultat, en expectative, est la pierre philosophale. Voy. Pierre philosophale et Gobineau. Alchindus, que Wierus[29] met au nombre des magiciens, mais que Delrio[30] se contente de ranger parmi les écrivains superstitieux, était un médecin arabe du onzième siècle qui employait comme remède les paroles charmées et les combinaisons de chiffres. Des démonologues l’ont déclaré suppôt du diable, à cause de son livre intitulé Théorie des arts magiques, qu’ils n’ont point lu. Jean Pic de la Mirándole dit qu’il ne connaît que trois hommes qui se soient occupés de la magie naturelle et permise : Alchindus, Roger Bacon et Guillaume de Paris. Alchindus était simplement un peu physicien dans des temps d’ignorance. À son nom arabe Alcendi, qu’on a latinisé, quelques-uns ajoutent le prénom de Jacob ; on croit qu’il était mahométan. — On lui reproche d’avoir écrit des absurdités. Par exemple, il pensait expliquer les songes en disant qu’ils sont l’ouvrage des esprits élémentaire qui se montrent à nous dans le sommeil et nous représentent diverses actions fantastiques, comme des acteurs qui jouent la comédie devant le public ; ce qui n’est peut-être pas si bête. Alcoran. Voy. Koran. Alcyon. Une vieille opinion, qui subsiste encore chez les habitants des côtes, c’est que l’alcyon ou martin-pêcheur est une girouette naturelle, et que, suspendu par le bec, il désigne le côté d’où vient le vent, en tournant sa poitrine vers ce point de l’horizon. Ce qui a mis cette croyance en crédit parmi le peuple, c’est l’observation qu’on a faite que l’alcyon semble étudier les vents et les deviner lorsqu’il établit son nid sur les îlots, vers le solstice d’hiver. Mais cette prudence est-elle dans l’alcyon une prévoyance qui lui soit particulière ? N’est-ce pas simplement un instinct de la nature qui veille à la conservation de cette espèce ? « Bien des choses arrivent, dit Brown, parce que le premier moteur l’a ainsi arrêté, et la nature les exécute par des voies qui nous sont inconnues. » C’est encore une ancienne coutume de conserver les alcyons dans des coffres, avec l’idée qu’ils préservent des vers les étoffes de laine. On n’eut peut-être pas d’autre but en les pendant au plafond des chambres. « Je crois même, ajoute Brown, qu’en les suspendant par le bec on n’a pas suivi la méthode des anciens, qui les suspendaient par le dos, afin que le bec marquât les vents. Car c’est ainsi que Kirker a décrit l’hirondelle de mer. » Disons aussi qu’autrefois, en conservant cet oiseau, on croyait que ses plumes se renouvelaient comme s’il eût été vivant, et c’est ce qu’Albert le Grand espéra inutilement dans ses expériences[31]. Outre les dons de prédire le vent et de chasser les vers, on attribue encore à l’alcyon la précieuse qualité d’enrichir son possesseur, d’entretenir l’union dans les familles et de communiquer la beauté aux femmes qui portent ses plumes. Les Tartares et les Ostiaks ont une très-grande vénération pour cet oiseau. Ils recherchent ses plumes avec empressement, les jettent dans un grand vase d’eau, gardent avec soin celles qui surnagent, persuadés qu’il suffit de loucher quelqu’un avec ces plumes pour s’en faire aimer. Quand un Ostiak est assez heureux pour posséder un alcyon, il en conserve le bec, les pattes et la peau, qu’il met dans une bourse, et, tant qu’il porte ce trésor, il se croit à l’abri de tout malheur[32]. C’est pour lui un talisman comme les fétiches des nègres. Voy. Âme damnée. Aldon. Voy. Granson. Alectorienne (Pierre). Voy. Coq. Alectryomancie ou Alectromancie. Divination par le moyen du coq, usitée chez les anciens. Voici quelle était leur méthode : — On traçait sur le sable un cercle que l’on divisait en vingt-quatre espaces égaux. On écrivait dans chacun de ces espaces une lettre de l’alphabet ; on mettait sur chaque lettre un grain d’orge ou de blé ; on plaçait ensuite au milieu du cercle un coq dressé à ce manège ; on observait sur quelles lettres il enlevait le grain ; on en suivait l’ordre, et ces lettres rassemblées formaient un mot quu donnait la solution de ce que l’on cherchait à savoir. Des devins, parmi lesquels on cite Jamblique, voulant connaître le successeur de l’empereur Valens, employèrent l’alectryomancie ; le coq tira les lettres Théod… Valens, instruit de cette particularité, fit mourir plusieurs des curieux qui s’en étaient occupés, et se défit même, s’il faut en croire Zonaras, de tous les hommes considérables dont le nom commençait par les lettres fatales. Mais, malgré ses efforts, son sceptre passa à Théodose le Grand. — Cette prédiction a dû être faite après coup[33]. Ammien-Marcellin raconte la chose autrement. Il dit que sous l’empire de Valens on comptait parmi ceux qui s’occupaient de magie beaucoup de gens de qualité et quelques philosophes. Curieux de savoir quel serait le sort de l’empereur régnant, ils s’assemblèrent la nuit dans une des maisons affectées à leurs cérémonies : ils commencèrent par dresser un trépied de racines et de rameaux de laurier, qu’ils consacrèrent par d’horribles imprécations ; sur ce trépied ils placèrent un bassin formé de différents métaux, et ils rangèrent autour, à distances égales, toutes les lettres de l’alphabet. Alors le mystagogue le plus savant de la compagnie s’avança, enveloppé d’un long voile, la tête rasée, tenant à la main des feuilles de verveine, et faisant à grands cris d’effroyables invocations qu’il accompagnait de convulsions. Ensuite, s’arrêtant tout à coup devant le bassin magique, il y resta immobile, tenant un anneau suspendu par un fil. C’était de la dactylomancie. À peine il achevait de prononcer les paroles du sortilège, qu’on vit le trépied s’ébranler, l’anneau se remuer, et frapper tantôt une lettre, tantôt une autre. À mesure que ces lettres étaient ainsi frappées, elles allaient s’arranger d’elles-mêmes, à côté l’une de l’autre, sur une table où elles composèrent des vers héroïques qui étonnèrent toute l’assemblée. Valens, informé de cette opération, et n’aimant pas qu’on interrogeât les enfers sur sa destinée, punit les grands et les philosophes qui avaient assisté à cet acte de sorcellerie : il étendit même la proscription sur tous les philosophes et tous les magiciens de Rome. Il en péril une multitude ; et les grands, dégoûtés d’un art qui les exposait à des supplices, abandonnèrent la magie à la populace et aux vieilles, qui ne là firent plus servir qu’à de petites intrigues et à des maléfices subalternes. Voy. Coq, Mariage, etc. Alès (Alexandre), ami de Mélanchthon, né en 1500 à Édimbourg. Il raconte que, dans sa jeunesse, étant monté sur le sommet d’une très-haute montagne, il fit un faux pas et roula dans un précipice. Comme il était près de s’y engloutir, il se sentit transporter en un autre lieu, sans savoir par qui ni comment, et se retrouva sain et sauf, exempt de contusions et de blessures. Quelques-uns attribuèrent ce prodige aux amulettes qu’il portait au cou, selon l’usage des enfants de ce temps-là. Pour lui, il l’attribue à la foi et aux prières de ses parents, qui n’étaient pas hérétiques.

前へ ランダム 次へ

【地獄の辞典】Zincalis|ジンカリス

解説

ジンカリスとは、オリエントにおいてボヘミアン(ロマ)に与えられている呼称である。数々の貴重な知見を我々にもたらしてくれた『レヴュー・ブリタニク』誌の筆者たちは、1841年6月の号において、ジョージ・バローがジンカリスについて記述した専門書の広範な抜粋を翻訳・掲載した。

ジョージ・バローは聖書の配布を行いながら、スペインで5年間を過ごした。彼は、ジターノ(スペインのロマ)たちがこの配布活動において常に協力してくれたと明言している。

しかし、彼らを改宗させようと試みた際には、ほとんど成功しなかったことも認めている。彼は広大な遊牧民族の家族の一員として見なされており、その肩書きだけがジターノたちとの距離を縮めた。

彼らは、彼が自分たちの種族の利益のために何か企んでいると考え、共通の利益に仕えていると信じて彼に尽くし、兄弟のように彼を受け入れたのである。この神秘的な人々を間近で観察することができた彼は、彼らの秘密のいくつかを解き明かしたに違いない。

彼は、ジンカリス、ジプシー、ジターノ、ボヘミアンなど、呼び名が何であれ、彼らに対して常に愛着を抱いていたと告白している。「私がこの感情を伝えたジプシーたちは、私の肉体を今日動かしている魂が、かつて幾世紀もの時を経てジプシーの肉体を動かしていたに違いないと想定することによってしか、それを説明できなかった」と彼は述べる。

彼らは輪廻転生を信じており、仏教の信徒たちと同様に、自分たちの魂が肉体から肉体へと渡り歩くことで、やがてパラダイスと彼らが考えている唯一の概念である、完全なる休息または平穏の状態を享受できるほど十分な純粋さを獲得すると主張している。私はジプシーたちと親密に生活し、様々な国で彼らを目にしてきた。

その結論として、彼らがどこにいようとも、状況によって多少の修正はあるにせよ、道徳や慣習は常に同一であるということに至った。どこにおいても彼らが互いに話す言語は同じであり、程度の差こそあれ多少の差異はあるものの、彼らの容貌はどこでも同じ特徴、同じ家系的な雰囲気を帯びている。

また、彼らの膚の色は、気候の温度によって褐色になる程度は異なるものの、少なくともヨーロッパにおいては、彼らが居住する地の先住民よりも常に濃い色をしている。例えば、イギリスやロシア、ドイツ、スペインなどがそうである。

彼らを指す名称は国ごとに異なる。ロシアではジガニ、トルコやペルシャではジンガリ、ドイツではツィゴイナーと呼ばれる。

これらの名称は同一の語源から生じているように見え、おそらくはジンカリという言葉の地域的な発音だと推測できる。この言葉は多くの場所で彼ら自身が自称する際にも用いられ、『ズィンド(インド)の黒い人々』を意味すると信じられている。

イギリスやスペインでは、彼らはエジプトから来たという一般的な仮定に基づき、通常ジプシーやジターノの名で知られている。フランスでは、彼らがヨーロッパ文明圏において最初に現れた国がボヘミアであったため、ボヘミアンという名で呼ばれている。

もっとも、彼らはそれ以前にスラヴォニアの遠隔地を長い間放浪しており、彼らの言語にスラブ語起源の単語が豊富に含まれていることがそれを証明している。しかし、より一般的には彼らはロマニーと呼ばれている。

この言葉はサンスクリット語に由来し、『夫たち』あるいは『既婚の男性に属するもの』を意味する。この表現は、自らの種族への愛着以外には何も持たず、同胞のためには大きな犠牲を払うことも厭わず、かといって他の全ての種族からは嫌悪され蔑まれているために、憎しみには憎しみを、軽蔑には軽蔑をもって返し、喜んで他の人類を残りの獲物とするようなセクトやカーストに対して、他のどの言葉よりも当てはまるだろう。

ジガニはロシアの至る所で見られるが、サンクトペテルブルク県からは追放されている。多くの地方都市では、彼らは半文明的な状態で暮らしている。

彼らはムジーク(農民)の騙されやすさから金を搾り取る術を知っており、また家畜の治療や占いへの好奇心が足りない場合には、盗みや略奪によって金を調達することに何の呵責も感じない。ロマニーの種族は本来美しいが、子供時代に美しいのと同様、高齢になるとその醜さは恐ろしいものとなる。

『天使がいなければ悪魔は作れない』という言葉があるが、彼らはその格言を完璧に実証している。私は百年生きたとしても、ノヴゴロドの草原で私に近づいてきた老いたアタマン・ジガンスキー(ジガニの首長)とその孫の姿を忘れることはないだろう。

子供はアステュアナクスを表現するための全く魅力的なモデルであっただろう。しかし老人は、ミルトンが半分しか描く勇気がなかったような恐ろしい姿として私には映った。

彼がインフェルナルな領域の境界でルシファーの歩みを阻んだ怪物を体現するには、槍と王冠さえあれば十分だっただろう。チンガニはハンガリーのエジプト人(ロマ)である。

ハンガリーには、何でも自由にできる階級が二つだけ存在する。貴族とエジプト人である。

前者は法の上におり、後者は法の下にいる。例えば、ペストの橋では労働者や農民が川を渡るたびに通行料が徴収されるが、立派な服を着た貴族は何も求められずに通り過ぎる。

同様に、チンガニも半裸の姿で陽気な無頓着さを漂わせ、民衆の震えるような従順さを笑いながら通り抜ける。エジプト人はどこにおいても理解しがたい存在であるが、ハンガリーほど理解しがたい場所はない。

そこでは、貧しい農奴よりも外見上は恵まれていないように見えても、彼らは奴隷たちのただ中で自由である。ハンガリーのエジプト人の生活は忌まわしいほど卑しい。

彼らは惨めさの汚れた空気が漂うあばら家に住み、ぼろを纏い、民衆の噂を信じるなら、しばしば最も卑しい腐肉や、時にはそれ以上のものさえ食べている。それにもかかわらず、これら半裸で惨めな、汚れた、猛禽類と食料を奪い合うような人々は、常に陽気で、歌い、踊っている。

チンガニは音楽に狂っており、ヴァイオリンを真の芸術的才能を持って弾く者もいる。エジプト民族の子供たちが皆そうであるように、チンガニは馬の病気を扱う。

彼らは必要に応じて鍜冶屋や馬医も務める。女性は占いも行う。

男女ともに非常に盗み癖がある。警察の監視が他の住民を縛り付けるような土地でも、チンガニは好きなように出入りする。

彼らの放浪生活はしばしば国境を越えさせ、彼らは略奪品で豊かになって戻ってくる。しかし、その富も宴会やダンス、食事によってすぐに消えてしまう。

彼らは喜んで10人から12人の集団に分かれ、フランスやローマにまでたどり着く。彼らに独自の宗教があったとしても、それは確実に忘れ去られている。

彼らは定住した土地の宗教的儀式には従うが、教義にはあまり関心がない。皇后マリア・テレジアとヨーゼフ2世は、チンガニを文明化するためにいくつかの無駄な努力を試みた。

1782年に行われた人口調査によると、ハンガリーには5万人のチンガニがいた。この数はその後減少したと言われている。

ジプシーがイギリスに到着してから3世紀ほどが経過したが、彼らは根絶に等しい迫害で迎えられた。ジプシーであることは死に値する犯罪であった。

イギリスの絞首台は、これらの追放された者たちの死体の重みで幾度も軋み、生き残った者たちは命を守るために文字通り地中へ潜り込むことを余儀なくされた。その時代は過ぎ去った。

迫害者はついに疲れ果て、ジプシーたちは再び顔を出し、隠れていた穴や洞窟から出てきて、より多くの数で再出現した。各部族や家族は一つずつ管区を選び、自らの産業に応じて土地を切り開くために勇敢に分割した。

イギリスにおいても、男性のジプシーはまずは馬の仲買人や獣医などである。時には余暇を利用して、農民の銅や錫の用具を修理することもある。

女性は占いをする。一般的に彼らは、村や小さな町の道路沿いの木陰や生け垣にテントを張る。

かつてジプシーたちに過酷な戦争を仕掛けた迫害は、様々な告発に基づいていた。特に彼らは、盗み、魔術、家畜の毒殺などの犯罪を非難された。

彼らはこれらの犯罪に関して潔白だったのだろうか。絶対的な意味で彼らの無罪を証明することは困難であろう。

魔術に関して言えば、魔術師の存在を信じるだけでジプシーを断罪するには十分だった。なぜなら彼ら自身がそうであると名乗っていたからだ。

イギリスのジプシーだけでなく、すべてのエジプト人が常にこの術を主張してきたのであり、この罪で追跡されたのならば、それは彼ら自身に原因があると言える。この種族の伝統的な技芸のこの部分を主に活用するのはジプシーの女性である。

今日でも彼女は未来を予言し、媚薬を準備し、愛や嫌悪を吹き込む秘密を持っている。人類全体の騙されやすさは、文明の光に最も照らされた国々においてさえ、占い師がいまだに大きな利益を得ているという事実に現れている。

かつてジプシーたちは家畜の病気や死の原因であると非難された。19世紀の今日においても、イギリスやその他の場所でロマニーが実際に動物を毒殺し、治療の報酬を得るか、その死体を利用する二重の目的のために行動しているのを見ると、この告発は確かに根拠があったと言える。

厩舎の飼い葉桶に夜中に粉末を投げ込んでいる姿が目撃されている。彼らは豚用の薬を持っており、それを飲み込ませて、突然死させたり、眠らせたりする。

その後、農場にやって来てその死骸を買い取り、毒は頭部にしか影響しておらず、血や肉には浸透していないことを熟知しているため、何の呵責もなくそれを食用にするのである。ジンガリ、すなわちオリエントのエジプト人は、馬の世話をしたり、魔術師になったり、歌ったり踊ったりして生計を立てている。

彼らが最も多く見られるのはトルコ、特にコンスタンティノープルである。そこでは女性たちがよくハレムに侵入し、子供たちを「邪視」から救い、オダリスクたちの夢を解釈すると称している。

ジンガリの中には、宝石商と毒薬商を兼ねている者もいる。私はこの二重の商売を行い、ヨーロッパやオリエントのジンカリスの中で出会った中で最も傑出した人物を知っている。

彼はコンスタンティノープル生まれで、世界のほぼすべての土地、とりわけインドの大部分を訪れていた。彼はマレー語の諸方言を話し、イオルコスやスペインよりも毒物成分が豊富なジャワ島の言語を理解していた。

彼は、宝石よりも毒薬の方がはるかに喜んで買われると私に教えた。もっとも、彼が言うには、ペルシャやトルコのベイやパシャで、彼からその両方を買わなかった者は一人もいないだろうとのことだった。

私はこの著名な遊牧民に多くの国で出会った。彼は雲の影のように世界を横断するからだ。

最後に出会ったのはグラナダであり、彼はセウタのプレシディオ(監獄)にいるエジプト人の兄弟たちを訪ねた後だった。オリエントの著作家でジンガリについて語った者はほとんどいない。

何世紀もの間オリエントで知られていたにもかかわらずである。アラブ文学の3つの古典的著作の一つである『ティムール伝(またはタメルラン伝)』の章で、アラブシャーほど興味深い記述をした者はいない。

私はその一節を翻訳する。「サマルカンドには多数のジンガリの家族がいた。

ある者はレスラー、ある者は剣闘士、ある者は拳闘に長け、これらの男たちはしばしば議論をし、頻繁な戦いが生じた。各集団には首長と下級の将校がいた。

ティムールの力は彼らを恐怖で満たした。なぜなら彼らは、ティムールが彼らの犯罪や乱行を知っていると悟っていたからである。

さて、ティムールは遠征に出発する前に、副王をサマルカンドに残すのが習慣であった。しかし、彼が都市を去るとすぐに、ジンガリの集団は武装して行進し、副王に戦いを挑んで退陣させ、政府を乗っ取った。

そのため、ティムールが戻ると、秩序は乱れ、至る所が混乱し、玉座は転覆されていた。彼は事態を収拾し、罪人を罰したり許したりするのに少なからぬ労力を要した。

しかし、彼が戦争やその他の用事のために再び出発するとすぐに、ジンガリたちは同じ過ちを繰り返した。これが彼らが行ったことであり、それを3度繰り返した末に、ついにティムールは彼らを根絶する計画を立てた。

彼は城壁を築き、その内部に大人も子供も全ての住民を呼び寄せ、それぞれに場所を割り当て、作業員には任務を与え、ジンガリたちを一箇所に隔離した。それから民衆の長たちを招集し、盃を満たして酒を飲ませ、豪華な衣服を与えた。

ジンガリたちの番が来ると、彼らにも同じように酒を注ぎ、同じ贈り物を与えた。しかし、彼らが一人ずつ酒を飲んだところで、彼は兵士たちが野営していた場所にメッセージを運ばせるために彼らを送り出した。

命令を受けていた兵士たちはジンガリを囲み、衣服を剥ぎ取り、刺殺した。最後の一人が破壊の器の中に心臓の液体黄金を注ぎ終わるまでそれは続いた。

この計略によって、ティムールはこの種族に対して大きな打撃を与え、それ以来サマルカンドで反乱は起きなくなった。」 このアラブシャーの歴史、あるいは物語をどれほど信じるべきだろうか。

現代のエジプト人が、ティムールの残酷さから逃れるためにインドを追放されたヒンドゥー教の家族の子孫であると考える人々と、どう整合させるのか。もしこれが物語なら、他のすべての伝説も生き残れるだろう。

しかし、もしこの記述自体が多かれ少なかれ真実である歴史的伝承に基づいているなら、そこにはティムールがまだインドに侵攻していない時代のサマルカンドに定住している民族としてのジンガリが見て取れる。一方で、西欧に集結したジンガリがサマルカンドで虐殺された人々の逃亡の残党であるなら、なぜ彼ら自身はこの悲劇を、同情を引くために利用するのではなく、黙殺し続けたのか。

最終的な分析では、彼らがサマルカンド出身であることよりも、インド出身であることを証明する方が容易である。スペインにおいてジンカリスは、ジターノやエジプト人と呼ばれるだけでなく、新カスティーリャ人、ドイツ人、フランドル人とも呼ばれる。

これらの用語は、大衆言語においては、少なくとも最後の二つについてはほぼ同義であり、当初は侮辱の意図なく彼らの起源を指すために使われていたかもしれないが、今では同様に軽蔑的なものとなっている。彼らの間では、ジターノたちは自らをジンカリス、短縮してカレスやチャイと呼ぶ。

ジンカリスがフランスに現れたのは15世紀になってからのことである。パスキエによって引用されたフランスの作家の記述にはこうある。

「1427年4月17日、サラセン人に追われた12人のエジプトの悔悟者がパリで見られた。彼らは120人を引き連れており、ラ・シャペル村に宿をとったため、人々が群れをなして見学に行った。

彼らは耳に穴を開け、銀の指輪をしていた。髪は黒く縮れていた。

彼らの女たちは恐ろしいほど不潔で、真の魔女のように占いをしていた。」これらの男たちはフランスを横断し、ピレネー山脈を越えた後、集団となってスペインの平原へ広がっていった。

彼らが通過した全ての場所で、彼らの存在は災いと見なされた。それは根拠のないことではなかった。

彼らは何の職業にも就こうとせず、定職にもつこうとしなかったので、スズメバチの群れのように他人の労働の果実に群がり、やがて彼らに対する一般的な同盟が形成された。恐ろしい法律で武装した司法官たちは彼らの追跡を始め、激怒した民衆は自ら立法者の厳格さを補佐し、あるいは先んじて彼らを追いかけ、裁判の形式を省いて最初の木に吊るした。

そのため、これらの人間のバッタが地域を荒らしたとき、住民の復讐が司法官の黙認を補うこともあった。しかし、多くの場合、ジターノたちはその復讐が襲いかかるのを待たず、太鼓も笛も鳴らさずに野営地を畳んだ。

女性と子供を乗せた彼らのロバが先頭を行き、先遣隊の集団の中で最も大胆な者たちが銃で武装して、追跡を敢行する地方警察を牽制した。その時、この退却中の集団の只中に迷い込んだ旅人は不幸であった。

ジターノたちは財布を奪うだけでは満足せず、自分たちが敵対的な集団として立ち去ることを余儀なくされた地区の境界に、しばしば血まみれの死体を残した。ジターノの各集団や家族には隊長、あるいは一般的に指名されるところの「伯爵」が存在した。

1632年に出版された自身の著書で彼らの生活様式についての詳細を記したドン・ファン・デ・キニョネスはこう述べている。「彼らの首長、あるいは伯爵の任務を遂行するために、ジターノたちは彼らの中で最も強く、かつ勇敢な者を選ぶ。

彼はこれらの資質に狡猾さと知性を加え、統治に適した人物でなければならない。正規の裁判が存在する場所でさえ彼らの紛争を解決するのは彼であり、夜に家畜を盗んだり、街道で旅人を襲ったりする際に彼らを導くのも彼である。

戦利品は伯爵のために全体の3分の1を取り分けた後に、彼らの間で分けられる。」 これらの伯爵は集団や家族の利益のために選出されるため、配下の者たちを満足させられなければ降格されるリスクに晒されていた。

この職は世襲ではなく、その利点や特権に関わらず、不利益や危険も伴っていた。遠征を準備し、成功させるのは伯爵の責務である。

もし遠征が失敗し、捕虜となった同胞を解放できず、とりわけ彼らを死なせてしまった場合には、すべての非難が彼に降りかかり、すべての権利を継承する新しい首長が指名されるのを見る羽目になる。ジターノの伯爵は、犬や鷹を使った狩猟という一種の封建的特権を持っていた。

当然ながら、それは彼自身のリスクにおいて楽しむものであった。なぜなら、彼は他人の土地でしか狩りをしないと予想されるからである。

ところが、ジターノの領主は真の領地の領主と出会う可能性が十分にあった。伝統的なバラードは、ジターノの首長の狩猟権に反対しようとしたペペ伯爵が、殺されることによってのみそれを阻止できたという物語を教えてくれる。

死者の未亡人は、正統なエジプト人らしく、勝利者の息子をさらい、ジターノの中で育てる。時が経ち、ペペ伯爵と呼ばれた息子は、養父と同様に、真の父親の領地で狩りをしようとし、かつて首長が倒れたその場所で父親を殺し、こうして親殺しによって復讐を果たす。

マルティン・デル・リオの『魔術的考察』にはこうある。「1581年、私が連隊を率いてスペインを通過したとき、無数のジターノたちが野原に蔓延っていた。

聖体の祝日の前日、彼らが祭りの名誉のために踊るという古くからの習慣に従って、市に入場することを許可するように求めた。彼らは許可を得た。

しかし、一日も終わらないうちに、彼らの女性たちが犯した多数の盗難が原因で大きな騒乱が勃発した。その後、彼らは郊外へ出て、サンティアゴ騎士団の壮大な病院であるサン・マルコ近くに集まった。

司法官たちが彼らを逮捕しようとしたとき、武力によって追い返された。しかし、どういうわけか、突然すべてが沈静化した。

当時、彼らにはトレドのネイティブと同じくらい純粋なスペイン語を話すジターノの伯爵がいた。この伯爵はスペインのすべての港、州のすべての道や通路、都市の防衛力、住民の数、各自の財産を知り尽くしていた。

要するに、国家の秘密に関する事柄を何も知らなかったし、それを公然と自慢していた。」明らかにデル・リオの目には、このジターノは魔術師の一種であった。

なぜなら、当時、すべてのジターノは外国人として見なされており、彼らがカスティーリャ語を純粋に話すことができるというのは自然なこととは思えなかったからである。私はフランチェスコ・デ・コルドバの『ディダスカリア』の中に、ジターノたちが夜の間にログローニョのすべての噴水を毒殺することを恐れなかったという逸話を見つけた。

この恐ろしい陰謀は、かつて彼らと共に生活していた本屋によって発見され、市の司祭に告発された。住民の間ではすでに疫病が蔓延していたが、彼らには、ジターノたちが家々が全滅するのを待たずに略奪しに来たときに、彼らを虐殺するだけの力が残っていた。

「ジターノやジタナは、泥棒になるためだけにこの世に送られてきたかのようである。彼らは泥棒として生まれ、泥棒の中で育てられ、泥棒になることを学び、最後にはカモを釣るためにあちこちを歩き回る泥棒になる。

盗みへの愛と盗みの実践は、彼らにとっては死ぬ日まで決して離れない憲法上の病気のようなものである。」これが、セルバンテスの小説『ラ・ヒタニージャ(エジプトの娘)』の冒頭である。

その後、ヒロインがこう紹介される。「この国の年老いた魔女で、カクス(神話上の泥棒)の科学において確実に位階を取得していた者が、自分の孫娘と称して一人の少女を育てており、プレシオサと呼んでいた…」 セルバンテスの生涯や著作にまつわる多くの逸話の中で、フェリペ3世の治世下でマドリードの通りに、流星のように輝いた一人のエジプトの少女が現れたという話がある。

彼女は他のジタナたちと共に踊り歌ったが、その美しさ、優雅さ、声において全ての人々を圧倒していたため、群衆は至る所で彼女の周りに押し寄せた。黄金と銀の雨が観客の熱狂を表した。

国王自身も彼女を見ることに興味を持ち、当時の最高の詩人たちが彼女に詩を捧げ、もし彼女が歌ってくれれば幸運であると喜び、多くの領主たちが彼女に恋をし、ついには廷臣の一人の若者が家族を捨てて、彼女を喜ばせるためにジターノになった。後に、この美の星は、かつて古い魔女に誘拐されたある高貴なコレヒドール(地方長官)の娘であることが判明した。

彼女は誠実な崇拝者と結婚した。これがその逸話であり、セルバンテスの小説のテーマでもあるが、人気があるにもかかわらず、彼の作品の中では最高の部類ではない。

登場するヒーローとヒロインだけが本物のエジプト種族ではないのではない。他のすべてのジターノたちも、変装したブスニ(キリスト教徒)であり、彼らが自分たちの種族の遊牧生活をかなり正確に描写しているにもかかわらず、本物のジターノが決して話さないような話し方をしている。

セルバンテスは、ジターノのキャンプよりもスペインの宿屋や販売所をよく知っていたのである。しかし、スペイン語には17世紀初頭にセゴビアで生まれたジェロニモ・デ・アルカラ博士によって書かれた『複数の主人の従者アロンソ』という小説が存在する。

このアロンソは、旧カスティーリャの無名の村の聖具室係からリスボンの誇り高いイダルゴに至るまで、あらゆる種類の主人に仕え、そのおしゃべりな性格と彼らの弱点を批判する矯正不可能な癖のせいで全員に解雇される。ついにはジターノたちの手に落ちる。

著者が彼らの生き生きとした描写を与えていることから、彼自身もこの種族の間で生活したことがあるのではないかと私は思う。ここにいくつかの抜粋を示す。

「私は1時間以上森を歩いていたとき、私がいた場所からそれほど遠くないところで大きな煙が上がっているのを見た。真の哲学者として『火のない所に煙は立たない』と結論づけ、そこに火があるならそれを灯す者がいるはずだと考え、私はその方向に足を進めた。

なぜなら夜が迫っており、かなり寒い空気が支配していたからである。それほど歩かないうちに、両肩を掴まれたと感じ、振り返ると、フランドル人やイギリス人ほど美しくはない二人の男に声をかけられた。

ムラートのような顔色で、身なりは悪く、ひどい相貌であった。私は(心の中ではどのような不安があったか神のみぞ知るだが)彼らを歓迎すると述べ、彼らのために何ができるか尋ねた。

しかし彼らは、ジターノ独特のどもりで、セニョール伯爵がいる彼らの野営地(アデュアル)に来るように言った。良い手に落ちたものだ、と私は心の中で思った。

これならきっとうまくいくはずだ、良い夜が期待できるぞ。しかし結局、必要に迫られて美徳を装い、『ヴァモス、セニョーレス(さあ、行きましょう、皆さん)』と彼らに答えた。

彼らは私を迷子にならないように二人の間に挟み、最も深い森の中へと連れて行った。もちろん、私の乗り物はどこにあるのか、どこに置いてきたのかという問いかけを忘れることはなかった。

私は『いつも乗り物はついてくるのです。私は聖フランチェスコを熱心に信仰しており、乗り馬は苦手なので、経済的な理由から徒歩で旅をしています』と答えた。

そうして話しながら歩くと、二人の案内人の笛の合図のおかげで我々の接近を知らされていた同胞の野営地に到着した。石投げの距離ほど離れたところで、二人の少女と二人の少年が、他に旅人が続いていないかを確認しながら大喜びで迎えに来た。

『一人だよ』と案内人は言い、『もっと遅れていたら、ここを去って手ぶらで戻るところだった』と付け加えた。」 「自分を待ち受けている運命を知りたかった私は、すぐに40人の男と女の集団に囲まれていることに気づいた。

その中には、自然のままに裸で走り回るあらゆる年齢の子供たちは含まれていない。彼らは私を、彼ら全員が尊敬し、この無秩序な共和政の裁判官であり知事であるセニョール伯爵の前に連れて行った。

セニョール伯爵は喜んで私を迎え、母の胎内から出てきた時のように、シャツ一枚になるまで剥ぎ取った。私の衣服は裸の少年たちの間で分けられ、私のわずかな蓄えは彼ら全員の間で分けられた…私は少なくとも、病気を感じたときに体を温めるために使っていた古びたマントの一部だけでも残しておきたかったが、一人の老婆がそれを奪い取り、『見なさい、見なさい、これは寒さで死にかけている小さなアントニオのお腹を守るためのものだよ…』と言った。

呪わしいジタナめ、おそらくアヴィセンナの『卑しいものの中にも最高の徳が宿る』というアポフテグマを読んでいたのだろう。そして自分のガキのお腹を私のお腹を犠牲にして治療しようとしたのだ…首長の合図で、朝のうちに隣近所の羊飼いから例のごとく盗んだ山羊の半分(残りの半分は既に朝食に食べたことを後に知った)を持ってイザベルが現れた。

誰も死因や肉が柔らかいかどうかを尋ねようともせず、ジターノたちは串の代わりに棒を突き刺し、豊富にあった木を集めて大きな火を焚いた。山羊はすぐにローストされた。

美味しいソースを加える心配はなかったが、切り分ける者たちは木の皿に各人の分を配った。その後、一行は地面に広げられたベッドシーツをテーブルクロス代わりにして座った。

夜は暗かったが、火の炎で人々を3倍も照らすには十分だったので、明かりの必要はなかった。彼らが夕食を食べているのを見て、同席を強要しないように片隅に姿を現すと、一人のジタナが肋骨を一つか二つ持って私を呼び、『この肉とパンを食べなさい、そうすれば私たちを「ひどい目に遭え」などと呪うことはないだろう!』と言った。

このご馳走には感謝した。正直なところ、火の近くで体が温まるにつれて食欲が湧き出し、飢えが私を悩ませ始めていたからだ。

私は肋骨に挑んだが、歯には自信があったものの、どれほど硬いか、噛みつくことはできず、最高のアイリッシュ・ウルフハウンドでさえ歯が立たないだろうほどだった。仲間の連中は遠慮なく、まるで最も脂の乗った柔らかい鶏肉でも食べているかのように山羊の肉を食べていた。

時折一口の水を飲むだけで、ワインはここでは高すぎて使われていなかったからだ。私は空を見上げて神に感謝した。

私が食べられないものが、これらの惨めな人々にはこれほど美味しいとは!彼らの肉が腐肉であろうと、食事が遅かろうと、ワインの代わりに硬くて塩辛い水しかなく、最も頑健な動物さえ死なせかねないものであろうと、何の関係があっただろう!これらの人々は、若者も老人も女も子供も、まるで健康が特別な配慮を受けているかのように活気があり、素晴らしい血色をしていた…ジターノたちが眠ろうとしたのは深夜を過ぎてからで、ある者は松の木に寄りかかり、ある者は持っているわずかな服の上に横たわった。私は様々な想像に襲われながら番兵を務め、火が消えないように維持した。

その恩恵ある熱がなければ、すぐにでも死んでいただろうから。こうして私は5時間以上過ごし、夜が明けた。

その光は私の期待に対して非常に怠慢に思えた。夜が去り、空が夜明けの色に染まるのを見て喜んだ。

貧しい体を覆うものを探していると、神のおかげで羊の皮をいくつか見つけ、それを体に巻きつけた。毛を内側にして、まるで隠者のように見えるようにした。」

「バルバリア人たちが目覚めたとき、すでに太陽は最も低い山々の上で輝いていた。神の摂理よ!11時間近くも雨が降っていたというのに、空模様から身を守るものなど何もなく、それにもかかわらず彼らは良いマットレスの上で寝ていたかのように眠っていた。

習慣が第二の天性になるというのは真実だ。彼らからこの生活を奪うことは、死を与えることと同じだったはずだ。

私が聖ヨハネ・バプティストのように身を整え、腕と脚だけをさらけ出しているのを見て、彼らは心から笑い、私の工夫を褒めた。しかし、状況に合わせて身を整える才能に対するこれらの褒め言葉はほとんど役に立たなかった。

というのは、あるジタナが叫び声を上げて私を罵倒し、彼女が寝ていたベッドである私の新しい衣装を脱ぐように命じたからだ。私が他人の財産を奪っていたことを悟り、良心に従って剥ぎ取り、再び先ほどのような裸に戻った。

こうして私は2日間まるまる過ごした。そして、もし一人の老いた病弱なジターノの死がなければ、ずっとそのままでいただろう。

彼は自然に死ぬという彼らの種族としてはおそらく初めてのことであった。なぜなら、これらの人々は絞首刑で死ぬのが習慣だからだ。

二人のジターノが穴を掘り、故人を裸のまま横たえ、パン2つと数枚の硬貨を埋葬した。まるで彼が来世への旅のためにそれらを必要としているかのように。

するとジタナたちがやって来て、髪を振り乱し、顔をひっかき合って泣き叫んだ。続いて男たちが聖人、特に彼らが特別な献身を捧げている偉大な洗礼者聖ヨハネを呼び求め、彼に聞こえないかのように叫び、故人の罪の赦しを懇願した。

泣き叫んで声が枯れると、彼らは穴を土で埋めようとしたが、私は言葉を二つ言わせてほしいと頼んだ。願いは聞き入れられ、私は最も謙虚な口調でこう言った。

『あなたの仲間はすでに神の御姿を享受しに行きました。彼の善良な人生と善良な死からして、それを望まなければなりません。

あなたは彼を主に委ね、埋葬を与えるという義務を果たしました。しかし、彼が服を着て埋葬されようと裸であろうと、彼にはどうでもよいことです。

その一方で、彼の服を有効活用することは、私の惨めさと裸体に対して大きな助けとなります。ですから、もし私がそれを手に取り、身につけることを許可してくださるなら、私は祈りの中でこの私の困窮と裸体に対して与えられた慈悲を常に記憶しておきます。』

この演説は非常に道理にかなっているように思われ、私は幸運にも反対されることはなかった。彼らは望むようにすればよいと言った。

私は従い、今回は本物のジターノの服装をした。ただし、精神や慣習はまだ身についていない。

私は故人の体を埋葬地に返還し、土をかけて、審判の日までそのままにしておいた。その日、彼も我々全員と同じように、勘定を清算するために再び現れるだろう。」

「その他にもいくつかの逸話がある。」 「カール5世はスペインの王位に就くためにやって来たとき、大勢の外国人の宮廷を連れて来た。

そのほとんどがフランドル人であり、すぐにカスティーリャ人のプライドを激怒させた。若いが膨大な野心に苦しみ、すでにドイツ帝国を夢見ていたカール自身は、半島の人々が自分の選挙費用を支払うことをあまりに喜んでいるように見えた。

彼は課税を投票することになったとき、コルテス(議会)の反対に非常に驚いたが、ドイツの選挙人たちの元へ行くことを急いでいたため、コムネロスの抵抗を閣僚に任せてヴォルムスへ出発した。この同盟はすべてのカスティーリャの利益の連携を含んでいた。

国民的君主制を求め、カールにスペインの王冠かドイツの王冠かを選択することを課した。歴史の中にはフアン・デ・パディーリャとその勇敢な妻、マリア・デ・パチェーコ夫人の闘争が見られる。

しかし、この同盟の謎はジターノの伝承によってのみ説明される。マリア夫人には女王になるだろうという予言がなされていた。

ゲバラはその親密な書簡の中で彼女にこう書いている。『夫人、あなたのそばに魔女がいて、数日のうちにあなたが高貴で強力な貴婦人と呼ばれ、あなたの夫が殿下と呼ばれると約束したことは周知の事実です。』

この魔女はジターノであった。ジターノの伝統的なバラードの一つに『私はマリア・パディーリャとその一族に、彼の魔法のチーズの一つを与えるだろう』という言葉がある。

まず言っておくが、ここで言うマリア・パディーリャとはドン・ペドロ王の妻のことではない。なぜならドン・ペドロの治世下ではジターノはまだスペインにいなかったからである。

マリア・パチェーコ、あるいはパディーリャ夫人は、その両方の名前で呼ばれるが、魔女と共にトレドから脱出したようである。この魔女は長年彼女に仕えており、外見や疑いなくその偽りの愛情の追従によって彼女をたぶらかしていた。

彼女はマリア夫人に、自分の部族のジターノたちが、末の息子、黄金、宝石と共に彼女をポルトガルへ連れて行ってくれると説得した。ジターノたちは山中で彼女を待ち構えていたが、その黄金と宝石を奪うために、これらの卑劣な連中は母親と子供を殺害した。

もしこのスペインの伝承が真実であるなら、ジターノによってこれほど嫌悪すべき行為は二度と行われなかっただろう。『ロス・ヒターノス・ソン・ムイ・マロス(ジターノは非常に邪悪な人々だ)』。

このことわざのようなフレーズは、スペインでは非常に古い。スペイン人によれば、ジターノは常に詐欺師であり、泥棒であり、魔術師であった。

そして彼らは、幸運なことに証明がより困難な事柄として『ジターノは人間の肉を食べる』と付け加える。しかし、否定することが不可能な別の犯罪がある。

『ロス・ヒターノス・ソン・ムイ・マロス;ジェバン・ニニョス・ウルタードス・ア・ベルベリア(ジターノは非常に邪悪だ;誘拐した子供をバルバリアへ連れて行く)』…ムーア人に売り払うためである。ジターノはスペインから追放されて以来、アフリカのムーア人との関係を絶やすことはなかったことが明らかである。

どちらの民族に対しても何の同情も抱いていなかったジターノは、もしスペイン人がバルバリアの子供を買いたがっていたら売ったのと同様に、スペイン人の子供をバーバリー(北アフリカの海賊)に売ったに違いない。それどころか、海賊たちとの関係を通じて、彼らがスペインの沿岸への侵攻を企てているときに、しばしば彼らのスパイの役割を果たしていたに違いない。

こうして彼らはキリスト教徒よりもムーア人らしく見えたのであろう。したがって、キニョネスの逸話、すなわちママラの包囲戦の際、2隻のスペインのガレー船がアフリカ沿岸の岩礁で座礁したとき、ムーア人が乗組員のキリスト教徒を奴隷にし、漕ぎ手として繋がれていたムーア人を解放し、船内にいたすべてのジターノを等しく友好的な種族として扱ったという話を私は否定しない。

Bohémiensを参照

※ ジンカリス(Zincali)は ロマ民族が自らを指す際に用いる呼称で サンスクリット語で「金属を扱う者」を意味する語に由来するとも言われる

※ アタマン(Ataman)は コサックの軍事指導者や隊長を指す称号

※ チョーロ(Cacus)は ギリシャ神話およびローマ神話に登場する強欲な巨人 あるいは泥棒の代名詞

※ コムネロス(Comuneros)は 1520年から1522年にかけて カスティーリャ王国の自治都市がカール5世の統治に対して起こした「コムネロスの乱」の反乱勢力

※ バルバリア(Barbarie)は かつて北アフリカのマグリブ地方を指した地理的呼称で 海賊の拠点として知られていた

原文:
Zincalis. C’est le nom qu’on donne aux bohémiens en Orient. Les auteurs de la Revue Britannique, qui nous ont enrichis de tant de renseignements précieux, ont traduit dans leur recueil, en juin 1841, des fragments étendus d’un livre spécial, composé par Georges Barrow, sur les zincalis. Georges Barrow a passé cinq années en Espagne, distribuant des Bibles. Il déclare que les gitanos l’ont toujours secondé dans cette distribution; mais il ne se dissimule pas qu’il a eu peu de succès, lorsqu’il a tenté de les convertir. On le prenait pour un enfant de la grande famille nomade; ce titre seul rapprochait les gitanos de lui. Ils lui supposaient quelque dessein dans l’intérêt de leur race: ils le servaient en croyant servir l’intérêt commun, et se livraient à lui comme à un frère. Ayant pu voir de si près ce peuple mystérieux, il a dû surprendre quelques-uns de ses secrets; il avoue qu’il a toujours eu du penchant pour les zincalis, gypsys, gitanos, bohémiens, comme il vous plaira de les appeler. «Les gypsys, auxquels j’ai communiqué cette sensation, dit-il, n’ont pu l’expliquer qu’en supposant que l’âme, qui anime aujourd’hui mon corps, aurait jadis, dans le laps des siècles, animé un corps de gypsy. Ils croient à la métempsycose, et, comme les sectateurs de Bouddha, ils prétendent que leurs âmes, à force de passer d’un corps dans un autre, acquièrent à la longue une pureté assez grande pour jouir de cet état de parfait repos ou de quiétude, seule idée qu’ils se soient formée du paradis.

J’ai vécu dans l’intimité avec les gypsys, je les ai vus en divers pays, et je suis arrivé à cette conclusion que partout où ils se trouvent, ce sont toujours les mêmes mœurs et les mêmes coutumes, quoique modifiées par les circonstances; partout c’est le même langage qu’ils parlent entre eux, avec certaines variantes plus ou moins nombreuses, et enfin partout encore leur physionomie a le même caractère, le même air de famille, et leur teint, plus ou moins brun, suivant la température du climat, est invariablement plus foncé, en Europe du moins, que celui des indigènes des contrées qu’ils habitent, par exemple, en Angleterre et en Russie, en Allemagne et en Espagne.

Les noms sous lesquels on les désigne diffèrent dans les divers pays. Ainsi on les appelle ziganis en Russie, zingarri en Turquie et en Perse, Zigheuners en Allemagne; dénominations qui semblent découler de la même étymologie, et qu’on peut, selon toute vraisemblance, supposer être une prononciation locale de zincali, terme par lequel, en beaucoup de lieux, ils se désignent eux-mêmes quelquefois, et qu’on croit signifier les hommes noirs de Zind ou de l’Inde. En Angleterre et en Espagne on les connaît généralement sous le nom de gypsys et de gitanos, d’après la supposition générale qu’ils sont venus d’Égypte; en France, sous le nom de bohémiens, parce que la Bohême fut le premier pays de l’Europe civilisée où ils parurent, quoiqu’ils eussent antérieurement erré assez longtemps parmi les régions lointaines de la Slavonie, comme le prouve le nombre de mots d’origine slave dont abonde leur langage.

Mais plus généralement ils se nomment rommany: ce mot est d’origine sanscrite et signifie les maris, ou tout ce qui appartient à l’homme marié, expression peut-être plus applicable que toute autre à une secte ou caste qui n’a d’autre affection que celle de sa race, qui est capable de faire de grands sacrifices pour les siens, mais qui, détestée et méprisée par toutes les autres races, leur rend avec usure haine pour haine, mépris pour mépris, et fait volontiers sa proie du reste de l’espèce humaine.

On trouve les ziganis dans toutes les parties de la Russie, à l’exception du gouvernement de Saint-Pétersbourg, d’où ils ont été bannis. Dans la plupart des villes provinciales, ils vivent en un état de demi-civilisation; ils ne sont pas tout à fait sans argent, sachant en soutirer de la crédulité des moujiks ou paysans, et ne faisant aucun scrupule de s’en approprier par le vol et le brigandage, à défaut de bêtes à guérir et de gens curieux de se faire dire la bonne aventure.

La race des rommanys est naturellement belle; mais autant ils sont beaux dans l’enfance, autant leur laideur est horrible dans un âge avancé. S’il faut un ange pour faire un démon, ils vérifient parfaitement cet adage. Je vivrais cent ans que je n’oublierais jamais l’aspect d’un vieil attaman ziganskie ou capitaine de ziganis, et de son petit-fils, qui m’abordèrent sur la prairie de Novogorod, où était le campement d’une horde nombreuse. L’enfant eût été en tout un ravissant modèle pour représenter Astyanax; mais le vieillard m’apparut comme l’affreuse image que Milton n’a osé peindre qu’à moitié; il ne lui manquait que le javelot et la couronne pour être une personnification du monstre qui arrêta la marche de Lucifer aux limites de son infernal domaine.

Les chinganys sont les Égyptiens hongrois.

Il n’est que deux classes en Hongrie qui soient libres de faire tout ce qu’elles veulent, les nobles et les Égyptiens; ceux-là sont au-dessus de la loi; ceux-ci en dessous. Par exemple, un péage est exigé au pont de Pesth de tout ouvrier ou paysan qui veut traverser la rivière; mais le seigneur aux beaux habits passe sans qu’on lui demande rien; le chingany de même, qui se présente à moitié nu avec une heureuse insouciance et riant de la soumission tremblante de l’homme du peuple. Partout l’Égyptien est un être incompréhensible, mais nulle part plus incompréhensible qu’en Hongrie, où il est libre au milieu des esclaves et quoique moins bien partagé en apparence que le pauvre serf. La vie habituelle des Égyptiens de Hongrie est d’une abjection abominable; ils demeurent dans des taudis où l’on respire l’air infect de la misère; ils sont vêtus de haillons; ils se nourrissent fréquemment des plus viles charognes, et de pire encore quelquefois, si l’on en croit la rumeur populaire. Eh bien, ces hommes à demi nus, misérables, sales et disputant aux oiseaux de proie leur nourriture, sont toujours gais, chantants et dansants. Les chinganys sont fous de la musique, il en est qui jouent du violon avec un vrai talent d’artiste.

Comme tous les enfants de la race égyptienne, les chinganys s’occupent des maladies des chevaux; ils sont chaudronniers et maréchaux par occasion; les femmes disent aussi la bonne aventure; hommes et femmes sont très-pillards. Dans une contrée où la surveillance de la police parque les autres habitants, les chinganys vont et viennent comme il leur plaît. Leur vie vagabonde leur fait souvent franchir les frontières, et ils reviennent de leurs excursions riches de leurs rapines; riches, mais pour dissiper bientôt cette richesse en fêtes, en danses et en repas. Ils se partagent volontiers en bandes de dix à douze, et se rendent ainsi jusqu’en France et jusqu’à Rome. S’ils ont eu jamais une religion à eux, ils l’ont certainement oubliée; ils se conforment généralement aux cérémonies religieuses du pays, de la ville ou du village où ils s’établissent, sans trop s’occuper de la doctrine…

L’impératrice Marie-Thérèse et Joseph II firent quelques efforts inutiles pour civiliser les chinganys. On en comptait en Hongrie cinquante mille, d’après le recensement qui eut lieu en 1782. On dit que ce nombre a diminué depuis.

Il y a trois siècles environ que les gypsys arrivèrent en Angleterre, et ils furent accueillis par une persécution qui ne tendait à rien moins qu’à les exterminer complètement. Être un gypsy était un crime digne de mort; les gibets anglais gémirent et craquèrent maintes fois sous le poids des cadavres de ces proscrits, et les survivants furent à la lettre obligés de se glisser sous la terre pour sauver leur vie. Ce temps-là passa. Leurs persécuteurs se lassèrent enfin; les gypsys montrèrent de nouveau la tête, et, sortant des trous et des cavernes où ils s’étaient cachés, ils reparurent plus nombreux; chaque tribu ou famille choisit un canton, et ils se partagèrent bravement le sol pour l’exploiter selon leur industrie. Dans la Grande-Bretagne aussi les gypsys du sexe mâle sont tout d’abord des maquignons, des vétérinaires, etc. Quelquefois aussi ils emploient leurs loisirs à raccommoder les ustensiles de cuivre et d’étain des paysans. Les femmes disent la bonne aventure. Généralement ils dressent leurs tentes à l’ombre des arbres ou des haies, dans les environs d’un village ou d’une petite ville sur la route. La persécution qui fit autrefois une si rude guerre aux gypsys se fondait sur diverses accusations: on leur reprochait entre autres crimes le vol, la sorcellerie et l’empoisonnement dés bestiaux. Étaient-ils innocents de ces crimes? Il serait difficile de les justifier d’une manière absolue. Quant à la sorcellerie, il suffisait de croire aux sorciers pour condamner les gypsys; car ils se donnaient eux-mêmes pour tels. Ce ne sont pas seulement les gypsys anglais, mais tous les Égyptiens, qui ont toujours prétendu à cette science; ils n’avaient donc qu’à s’en prendre à eux-mêmes s’ils étaient poursuivis pour ce crime.

C’est la femme gypsy qui exploite généralement cette partie des arts traditionnels de la race. Encore aujourd’hui elle prédit l’avenir, elle prépare les philtres, elle a le secret d’inspirer l’amour ou l’aversion. Telle est la crédulité de toute la race humaine, que, dans les pays les plus éclairés des lumières de la civilisation, une devineresse fait encore de grands bénéfices.

On accusait autrefois les gypsys de causer la maladie et la mort des bestiaux. Cette accusation était certes fondée, lorsque nous voyons encore dans le dix-neuvième siècle les rommanys, en Angleterre et ailleurs, empoisonner réellement des animaux, dans le double but de se faire payer pour les guérir ou de profiter de leurs cadavres. On en a surpris jetant des poudres pendant la nuit dans les mangeoires des étables. Ils ont aussi des drogues à l’usage des porcs et les leur font avaler, tantôt pour les faire mourir subitement, tantôt pour les endormir: ils arrivent ensuite à la ferme et achètent les restes de l’animal, dont ils se nourrissent sans scrupule, sachant bien que leur poison n’a affecté que la tête et ne s’est nullement infiltré dans le sang et les chairs.

Les zingarris ou Égyptiens d’Orient gagnent leur vie comme les autres, à soigner les chevaux, à faire les sorciers, à chanter et danser. C’est en Turquie qu’on les trouve en plus grand nombre, surtout à Constantinople, où les femmes pénètrent souvent dans les harems, prétendant guérir les enfants du mauvais œil et interpréter les rêves des odalisques. Parmi les zingarris, il en est qui font à la fois le commerce des pierres précieuses et des poisons; j’en ai connu un qui exerçait ce double trafic, et qui était l’individu le plus remarquable que j’ai rencontré parmi les zincalis d’Europe ou d’Orient. Il était né à Constantinople et avait visité presque toutes les contrées du monde, entre autres presque toute l’Inde; il parlait les dialectes malais; il comprenait celui de Java, cette île plus fertile en substances vénéneuses que l’Iolkos et l’Espagne. Il m’apprit qu’on lui achetait bien plus volontiers ses drogues que ses pierreries, quoiqu’il m’assurât qu’il n’était peut-être pas un bey ou un pacha de la Perse et de la Turquie auquel il n’eût vendu des deux. J’ai rencontré cet illustre nomade en bien des pays, car il traverse le monde comme l’ombre d’un nuage. La dernière fois, ce fut à Grenade, où il était venu après avoir rendu visite à ses frères égyptiens des présides (galères) de Ceuta.

Il est peu d’auteurs orientaux qui aient parlé des zingarris, quoiqu’ils soient connus en Orient depuis des siècles. Aucun n’en a rien dit de plus curieux que Arabschah, dans un chapitre de sa Vie de Timour ou Tamerlan, un des trois ouvrages classiques de la littérature arabe. Je vais traduire ce passage: «Il existe à Samarcande de nombreuses familles de zingarris, les uns lutteurs, les autres gladiateurs, d’autres redoutables au pugilat, ces hommes avaient de fréquentes discussions, et il en résultait de fréquentes batailles. Chaque bande avait son chef et ses officiers subalternes. La puissance de Timour les remplit de terreur, car ils savaient qu’il était instruit de leurs crimes et de leurs désordres. Or, c’était la coutume de Timour, avant de partir pour ses expéditions, de laisser un vice-roi à Samarcande; mais à peine avait-il quitté la ville, que les bandes de zingarris marchaient en armes, livraient bataille au vice-roi, le déposaient et prenaient possession du gouvernement; de sorte qu’à son retour, Timour trouvait l’ordre troublé, la confusion partout et son trône renversé. Il n’avait donc pas peu à faire pour rétablir les choses et punir ou pardonner les coupables. Mais dès qu’il partait de nouveau pour ses guerres ou pour ses autres affaires, les zingarris se livraient aux mêmes excès. Voilà ce qu’ils firent et recommencèrent trois fois, jusqu’à ce qu’enfin Timour arrêta un plan pour les exterminer. Il bâtit des remparts et appela dans leur enceinte tous les habitants grands et petits, distribua à chacun sa place, à chaque ouvrier son devoir, et il réunit les zingarris dans un quartier isolé; puis il convoqua les chefs du peuple, et remplissant une coupe, il les fit boire et leur donna un riche vêtement. Quand vint le tour des zingarris, il leur versa aussi à boire et leur fit le même présent; mais à mesure que chacun d’eux avait bu, il l’envoyait porter un message dans un lieu où il avait fait camper une troupe de soldats. Ceux-ci, qui avaient leurs ordres, entouraient le zingarri, le dépouillaient de son habit et le poignardaient, jusqu’à ce que le dernier de tous eut ainsi répandu l’or liquide de son cœur dans le vase de la destruction. Ce fut par cette ruse que Timour frappa un grand coup contre cette race, et depuis ce temps-là il n’y eut plus de rébellions à Samarcande.»

Que faut-il croire de cette histoire ou de ce conte d’Arabschah? Comment le mettre d’accord avec ceux qui veulent que les Égyptiens actuels soient les descendants des familles hindoues qui s’exilèrent de l’Inde pour fuir les cruautés de Timour? Si c’est un conte, toutes les autres traditions peuvent lui survivre; mais si ce récit est fondé lui-même sur une tradition historique plus ou moins vraie, nous y voyons les zingarris à l’état de peuple, établis dans Samarcande à une époque de la vie de Timour où il n’avait pas encore envahi l’Inde. D’un autre côté, si les zingarris réunis en Occident étaient les débris fugitifs du peuple égorgé à Samarcande, comment ont-ils eux-mêmes laissé ignorer ce malheur de leur race, au lieu de s’en servir pour exciter la sympathie? En dernière analyse, il est plus facile de prouver qu’ils viennent de l’Inde que de Samarcande.

Les zincalis ne sont pas seulement appelés, en Espagne, gitanos ou Égyptiens, on les appelle encore Nouveaux Castillans, Allemands, Flamands, termes à peu près synonymes dans la langue populaire, quant aux derniers du moins, et devenus également méprisants, quoiqu’ils aient pu servir primitivement à désigner leur origine, sans aucune intention outrageante.

Entre eux, les gitanes se nomment zincalis, et abréviativement cales et chai.

Ce ne fut guère que dans le quinzième siècle que les zincalis se montrèrent en France. On lit dans un auteur français, cité par Pasquier: «Le 17 avril 1427, on vit à Paris douze pénitents d’Égypte, chassés par les Sarasins. Ils amenaient avec eux cent vingt personnes, et se logèrent dans le village de la Chapelle, où l’on allait en foule les visiter. Ils avaient les oreilles percées et portaient des anneaux d’argent. Leurs cheveux étaient noirs et crépus. Leurs femmes étaient horriblement sales et disaient la bonne aventure en vraies sorcières.» Ces hommes, après avoir traversé la France et franchi les Pyrénées, se répandirent par bandes dans les plaines de l’Espagne. Partout où ils avaient passé, leur présence avait été regardée comme un fléau, et non sans motif. Ne voulant ou ne pouvant s’imposer aucune occupation, encore moins aucun métier fixe, ils venaient comme des essaims de frelons s’abattre sur les fruits du travail d’autrui, et bientôt une ligue générale se forma contre eux. Armés de lois terribles, les agents de la justice se mirent à leur poursuite; le peuple irrité, secondant de lui-même la sévérité de la législation, ou la devançant, leur courait sus et les pendait au premier arbre, sans autre forme de procès.

Parfois donc, quand ces sauterelles humaines avaient dévasté un canton, la vengeance des habitants suppléait a la connivence des agents de la justice; mais souvent les gitanos n’attendaient pas que cette vengeance vînt les surprendre, et ils levaient leur camp sans tambour ni trompette. Leurs ânes, chargés des femmes et des enfants, marchaient les premiers, et à l’avant-garde les plus hardis de la troupe, armés d’escopettes, tenaient en respect la police rurale qui osait les poursuivre. Malheur alors au voyageur qui tombait au milieu de cette bande en retraite! Les gitanos ne se contentaient pas toujours de sa bourse, ils laissaient maintes fois un cadavre sanglant sur les limites du canton qu’on les forçait de quitter en ennemis déclarés.

Chaque bande ou famille de gitanos avait son capitaine, ou, comme on le désignait généralement, son comte. Don Juan de Quinones, qui, dans son volume publié en 1632, a donné quelques détails sur leur genre de vie, dit: «Pour remplir les fonctions de leur chef ou comte, les gitanos choisissent celui d’entre eux qui est à la fois le plus fort et le plus brave. Il doit joindre à ces qualités la ruse et l’intelligence, pour être propre à les gouverner. C’est lui qui règle leurs différends, même là où existe une justice régulière; c’est lui qui les guide la nuit, lorsqu’ils vont voler les troupeaux ou détrousser les voyageurs sur la grande route: le butin se partage entre eux, après avoir prélevé pour le comte un tiers du tout.»

Ces comtes, étant élus pour faire le bien de la troupe ou de la famille, étaient exposés à être dégradés s’ils ne contentaient pas leurs sujets. L’emploi n’était pas héréditaire, et, quels que fussent ses avantages et ses privilèges, il avait ses inconvénients et ses périls. Au comte le soin de préparer une expédition et de la faire réussir. Si elle échouait, s’il ne parvenait pas à rendre la liberté à ceux des siens qui restaient prisonniers, si surtout il les laissait périr, sur lui retombait tout le blâme, et il se voyait nommer un nouveau chef qui succédait à tous ses droits. Le seigneur comte des gitanos avait une sorte de privilège féodal: c’était celui de la chasse au chien et au faucon. Naturellement il en jouissait à ses risques; car on pense bien qu’il ne chassait que sur la terre d’autrui: or le seigneur gitano pouvait fort bien rencontrer le vrai seigneur du domaine. Une ballade traditionnelle nous apprend l’histoire d’un comte Pépé qui, ayant voulu s’opposer au droit de chasse d’un chef gitano, n’y parvint qu’en le tuant. La veuve du mort, en franche Égyptienne, dérobe alors le fils du vainqueur et l’élève parmi les gitanos. Avec le temps, le fils du comte Pépé, nommé comte, veut, comme son père putatif, chasser sur les terres de son véritable père, et tue celui-ci sur la place même qui avait vu tomber le chef, vengé ainsi par un parricide.

Voici ce qu’on lit dans les Disquisitions magiques de Martin del Rio: «Lorsqu’en l’année 1581 je traversais l’Espagne avec mon régiment, une multitude de gitanos infestait les campagnes. Il arriva que la veille de la Fête-Dieu, ils demandèrent a être admis dans la ville pour y danser en l’honneur de la fête, selon un antique usage. Ils l’obtinrent; mais la moitié du jour ne s’était pas écoulée, qu’un grand tumulte éclata à cause du grand nombre de vols commis par les femmes de ces misérables; là-dessus, ils sortirent par les faubourgs et se rassemblèrent près de Saint-Marc, magnifique hôpital des chevaliers de Saint-Jacques, où les agents de la justice, ayant voulu les arrêter, se virent repousser par la force des armes. Cependant, je ne sais comment cela se fit, mais tout à coup tout s’apaisa. Ils avaient, à cette époque, pour comte un gitano qui parlait l’espagnol aussi purement qu’un natif de Tolède; ce comte connaissait tous les ports de l’Espagne, tous les chemins et passages des provinces, la force des villes, le nombre des habitants, leurs propriétés à chacun; bref, il n’ignorait rien de ce qui concernait le secret de l’État, et il s’en vantait publiquement.» Évidemment, aux yeux de del Rio, ce gitano était une espèce de sorcier; car, à cette époque, tous les gitanos étaient considérés comme des étrangers, et il ne lui paraissait pas naturel qu’ils fussent capables de parler purement l’idiome castillan.

Je trouve encore, dans les Didascalia de Francesco de Cordova, une anecdote qui prouve que les gitanos ne craignirent pas d’empoisonner, pendant la nuit, toutes les fontaines de Logrono. Cette horrible machination fut découverte par un libraire qui avait autrefois vécu avec eux, et qui la dénonça au curé de la ville. Déjà une épidémie pestilentielle régnait parmi les habitants; mais il leur resta assez de force pour massacrer les gitanos, lorsqu’ils venaient piller leurs maisons sans attendre qu’ils fussent tous morts.

«Il semblerait, dit un auteur espagnol, que les gitanos et les gitanas n’ont été envoyés dans ce monde que pour y être voleurs; ils naissent voleurs; ils sont élevés parmi les voleurs; ils apprennent à être voleurs, et ils finissent par être voleurs, allant et venant pour faire des dupes. L’amour du vol et la pratique de la volerie sont en eux des maladies constitutionnelles qui ne les quittent plus jusqu’au jour de leur mort.» Tel est l’exorde de la Gitanilla ou la fille égyptienne, nouvelle de Cervantes, qui introduit ensuite son héroïne en ces termes: «Une vieille sorcière de cette nation, qui avait certainement pris ses grades dans la science de Cacus, élevait une jeune fille dont elle se disait la grand’mère et qu’elle appelait Preciosa, etc.»

Parmi les nombreuses anecdotes qui se rattachent à la vie et aux ouvrages de Cervantes, on raconte que, sous le règne de Philippe III, il parut dans la rue de Madrid une fille égyptienne qui y brilla comme un météore: elle dansait et chantait en compagnie d’autres gitanas, mais si supérieure à toutes par sa beauté, sa grâce et sa voix, que la foule se pressait partout autour d’elle. Une pluie d’or et d’argent exprimait l’enthousiasme des spectateurs. Le roi lui-même fut curieux de la voir; les meilleurs poètes du temps lui adressaient des vers, trop heureux si elle daignait les chanter; plusieurs seigneurs devinrent épris d’elle, et enfin un jeune homme de la cour, abandonnant sa famille, se fit gitano pour lui plaire. On découvrit plus tard que cet astre de beauté était la fille d’un noble corrégidor, volée à son père, dans son enfance, par la vieille sorcière qui se disait sa grand’mère. Elle épousa son fidèle adorateur. Telle est l’anecdote, et c’est aussi le sujet de la nouvelle de Cervantes, qui n’est pas la meilleure de ses œuvres, malgré sa popularité. Il n’y a pas que son héros et son héroïne qui ne sont pas de la vraie race égyptienne: tous ses autres gitanos sont des busnis (chrétiens) déguisés, parlant comme jamais gitano véritable n’aurait parlé, alors même qu’ils descrivent assez exactement la vie nomade de leur race. Cervantes connaissait mieux les posadas et les ventas de l’Espagne que les camps des gitanos.

Mais il existe dans la langue espagnole un roman intitulé Alonso, le valet de plusieurs maîtres, composé par le docteur Geronimo de Alcala, natif de Ségovie, qui écrivait au commencement du dix-septième siècle. Cet Alonso sert toutes sortes de maîtres, depuis le sacristain d’un obscur village de la vieille Castille jusqu’au fier hidalgo de Lisbonne, et tous ces maîtres le congédient à cause de son caractère bavard et de son incorrigible manie de critiquer leurs faiblesses. Enfin, il tombe entre les mains des gitanos. Je suis tenté de croire que l’auteur lui-même avait vécu parmi cette race, tant la description qu’il en donne est vivante et colorée. En voici quelques extraits:

«Je cheminais depuis plus d’une heure à travers ces bois, lorsque, à peu de distance de l’endroit où j’étais, je vis s’élever une grosse fumée: concluant, en vrai philosophe, qu’il n’y a pas de fumée sans feu, et que s’il y avait du feu il devait y avoir des gens pour l’allumer, je me mis à diriger mes pas de ce côté, car il commençait à faire nuit et il régnait un air assez froid. Je n’avais pas marché beaucoup, lorsque je me sentis saisir par les épaules, et tournant la tête, je me vis accosté de deux hommes, pas tout à fait aussi beaux que des Flamands ou des Anglais, vrai teint de mulâtre, mal vêtus et de mauvaise mine. Je leur dis qu’ils étaient les bienvenus (Dieu sait avec quelle anxiété de cœur), en leur demandant ce que je pouvais faire pour leur service. Mais eux, avec le bredouillement des gitanos, me dirent de les suivre à leur campement (aduar), où était le señor comte. Me voici en bonnes mains, me dis-je en moi-même; cela ne peut que bien aller; je dois m’attendre à une bonne nuit. Mais enfin, faisant de nécessité vertu, je leur répondis: Vamos, señores: allons, messieurs, où vous voudrez. Ils me conduisirent à travers le plus épais du bois, me tenant entre deux pour ne pas me perdre de vue, non sans m’avoir demandé où était ma monture et où je l’avais laissée. Elle vient toujours à moi, répondis-je; très-dévot à saint François, je suis très-mauvais cavalier, et par économie je voyage à pied. En devisant ainsi, nous arrivâmes au campement de la confrérie, où l’on nous attendait, grâce au coup de sifflet de mes deux guides, qui avaient ainsi averti les leurs de notre approche. À une portée de pierre, deux filles et deux garçons vinrent à notre rencontre avec grande joie, en s’informant si nous n’avions pas d’autres voyageurs après nous. «Il est seul, dirent mes guides, et s’il eût tardé un peu plus longtemps, nous quittions le poste et revenions les mains vides.»

Curieux de savoir quel sort m’était réservé, je me trouvai bientôt entouré d’une bande de quarante hommes et femmes, sans parler d’enfants de tout âge qui couraient au milieu d’eux, nus comme dans l’état de nature. Ils me menèrent devant le señor comte, personnage qu’ils respectent tous et qui était le juge et le gouverneur de cette république désordonnée. Le señor comte m’accueillit avec complaisance et me fit dépouiller jusqu’à ma chemise, me laissant comme lorsque j’étais sorti du sein de ma mère. Mes habits furent partagés entre les garçons nus et mon petit pécule entre eux tous… J’aurais voulu garder au moins un peu du manteau usé dont je me garnissais l’estomac quand je me sentais malade; mais une vieille me l’arracha en me disant: «Voyons, voyons, ce sera pour abriter le ventre du petit Antonio qui se meurt de froid…» Maudite gitana, qui avait lu peut-être cet apophthegme d’Avicenne: Etiam in vilibus summa virtus inest, et qui voulait soigner l’estomac de son marmot aux dépens du mien… À la voix du chef parut Isabel, avec une moitié de chèvre (l’autre moitié, comme je l’appris plus tard, ayant été mangée le matin), volée, selon l’habitude, à des bergers du voisinage. Sans que personne s’avisât de demander de quelle mort elle était morte, ou si elle était tendre, les gitanos la traversèrent d’un bâton en guise de broche, et tous, aidant à apporter du bois, dont il y avait abondance, ils firent un grand feu. La chèvre fut bientôt rôtie; on ne s’inquiéta pas d’y ajouter des sauces savoureuses, mais ceux qui découpaient servirent à chacun sa portion dans des plats de bois; alors la troupe s’assit autour d’un drap de lit étalé par terre et servant de nappe. Quoique la nuit fût noire, point n’était besoin de lumière, la flamme du feu suffisant bien pour éclairer trois fois plus de monde. Voyant qu’on soupait, j’allai me montrer à un coin pour ne pas forcer les convives à m’inviter, et là-dessus une gitana, prenant une ou deux côtes, m’appela en disant: «Prends ce morceau de viande et ce morceau de pain, afin que tu ne nous dises pas: Grand mal vous fasse!» Je fus reconnaissant de ce regale, car, à vrai dire, à mesure que je me réchauffais au voisinage du feu, l’appétit commençait à m’agacer et la faim, à m’incommoder. Je m’escrimai donc sur mes côtes; mais, quoique j’eusse de bonnes dents, je ne pus y mordre, et le meilleur lévrier d’Irlande n’aurait pu les entamer, tant elles étaient dures. Quant à mes compagnons, sans faire plus de façon, ils mangeaient leur part de chèvre ou de bouc comme si c’eût été le plus gras et le plus tendre chapon, avalant de temps en temps quelques gorgées d’eau, car le vin n’était pas en usage dans cette troupe, qui le trouvait trop cher. Je levai les yeux au ciel et remerciai le Seigneur, en voyant que ce que je ne pouvais manger était si savoureux pour ces misérables: qu’importait que leur viande fût charogne, que le repas arrivât tard, qu’au lieu de vin ils n’eussent qu’une eau dure et saumâtre, capable de faire crever le plus robuste animal! Tous ces gens-là, jeunes et vieux, femmes et enfants, étaient vigoureux et d’un excellent teint, comme si leur santé avait toujours été soignée avec une sollicitude particulière… Il était déjà plus de minuit lorsque les gitanos pensèrent à dormir, les uns s’adossant aux pins du bois, les autres s’étendant sur le peu de vêtements qu’ils pouvaient avoir. Pour moi, assiégé de maintes et diverses imaginations, je servis de sentinelle, entretenant le feu de peur qu’il ne vêt à s’éteindre, car, sans sa bienfaisante chaleur, je me serais bientôt senti mourir. Je m’occupai ainsi pendant plus de cinq heures, jusqu’à ce que le jour parut, et sa lumière sembla bien paresseuse à mon attente. Je me réjouis de voir s’en aller la nuit, et le ciel se colorer des teintes de l’aube: cherchant alors quelque chose pour couvrir ma pauvre chair, je trouvai, grâce à Dieu, quelques peaux de mouton, dont je m’entourai le corps, la laine en dedans, de manière à être pris pour un anachorète.

Déjà le soleil rayonnait sur les plus basses montagnes lorsque ces barbares se réveillèrent. Providence divine! il avait plu pendant près de onze heures, ils n’avaient rien pour se protéger contre l’inclémence de l’air, et cependant ils avaient dormi comme sur de bons matelas; tant il est vrai que l’habitude devient une seconde nature. Les enlever à cette vie eût été leur donner la mort. Voyant que je m’étais accoutré comme un autre saint Jean-Baptiste, n’ayant plus que les bras et les jambes à découvert, ils rirent de bon cœur et louèrent mon industrie; mais tous ces compliments sur mon talent à m’accommoder aux circonstances me servirent de peu, car une des gitanas poussant des cris et m’accablant d’injures me commanda de quitter mon nouveau costume, qui était le lit sur lequel elle dormait. Je vis que je m’étais emparé du bien d’autrui, et me dépouillant pour l’acquit de ma conscience, je me retrouvai nu comme tout à l’heure. Ainsi restai-je deux jours pleins, et je serais resté bien davantage encore sans la mort d’un gitano, infirme et vieux, qui ne put se dispenser de payer sa dette à la nature, le premier peut-être de sa race qui mourût ainsi naturellement, tant il est d’usage que ces gens-là meurent à la potence. Deux gitanos creusèrent une fosse où ils déposèrent le défunt, le corps découvert, ensevelissant avec lui deux pains et quelques pièces de monnaie, comme s’il en avait eu besoin pour le voyage de l’autre monde. Alors s’approchèrent les gitanas, toutes échevelées et s’égratignant le visage à qui mieux mieux; venaient ensuite les hommes invoquant les saints et surtout le grand saint Jean-Baptiste, pour lequel ils ont une dévotion particulière, lui criant comme à un sourd de les écouter et d’obtenir pour le mort le pardon de ses péchés. Quand ils se furent enroués à crier, ils allaient rejeter la terre dans la fosse, mais je les priai d’attendre que j’eusse dit deux mots; on m’accorda ma requête, et moi, du ton le plus humble, je dis à peu près: «Votre compagnon est déjà allé jouir de la vue de Dieu, car il faut bien l’espérer de sa bonne vie et de sa bonne mort. Vous avez rempli vos obligations en le recommandant au Seigneur et en lui donnant la sépulture; mais qu’il soit enterré vêtu ou nu, peu lui importe à lui, tandis qu’il peut m’être à moi d’un grand secours de profiter de ses habits. Si vous voulez donc bien permettre que je m’en empare et m’en vêtisse, je me souviendrai toujours, dans mes oraisons, de ce bienfait accordé à ma misère et à ma nudité.» Ce discours parut fort raisonnable; et j’eus le bonheur de ne pas être contredit. Ils me dirent de faire ce que je désirais. J’obéis, et me voilà cette fois vêtu en vrai gitano, sans en avoir encore l’esprit et les mœurs. Je rendis le corps du mort à sa sépulture, et l’ayant recouvert de terre, je le laissai là jusqu’au jour du jugement, où il reparaîtra, comme nous tous, pour rendre ses comptes.

Voici d’autres anecdotes:

Charles-Quint, en venant prendre possession du trône d’Espagne, amena à sa suite une cour d’étrangers, Flamands la plupart, qui révoltèrent bientôt l’orgueil castillan. Charles lui-même, jeune, mais tourmenté d’une vaste ambition et rêvant déjà l’empire d’Allemagne, semblait trouver ses sujets de la Péninsule trop heureux de lui payer les frais de son élection. Il s’étonna beaucoup de l’opposition des cortès quand il fut question de voter les impôts; mais pressé de se rendre auprès des électeurs germaniques, il partit pour Worms, laissant à ses ministres le soin de résister aux comuneros. Cette ligue comprenait l’alliance de tous les intérêts castillans; elle voulait une souveraineté nationale et imposait à Charles de choisir entre la couronne d’Espagne et celle d’Allemagne.

On voit dans l’histoire les luttes de Juan de Padilla et de sa vaillante épouse, dona Maria de Pacheco; mais le mystère de cette ligue ne s’explique que par les traditions des gitanos. On avait prédit à dona Maria qu’elle serait reine. Dans ses épîtres familières, Guevarra lui écrivait: «On sait, madame, que vous avez auprès de vous une sorcière qui vous a promis qu’en peu de jours vous seriez appelée haute et puissante dame et votre mari altesse.» Cette sorcière était une gitana. Dans une des ballades traditionnelles des gitanos, on trouve ces mots: «Je donnerai un de ses fromages magiques à Maria Padilla et aux siens.» Disons d’abord qu’il ne peut être ici question de la première Maria Padilla, femme du roi don Pedro, puisque les gitanos n’étaient pas encore en Espagne sous le règne de ce prince. Il paraît que dona Maria Pacheco ou Padilla, car elle est désignée tantôt par un de ces noms, tantôt par l’autre, s’échappa de Tolède avec sa sorcière, déguisée elle-même en gitana. Cette sorcière était attachée à sa personne depuis longtemps et l’abusait par les apparences, sans doute aussi par les flatteries de son affection perfide; elle lui persuada que les gitanos de sa tribu la transporteraient en Portugal avec son plus jeune fils, son or et ses bijoux. Les gitanos l’attendaient en effet dans la montagne; mais, pour s’emparer de cet or et de ces bijoux, ces misérables assassinèrent la mère et l’enfant.

Si cette tradition espagnole est vraie, jamais action plus odieuse n’a été commise par les gitanos. Los gitanos son muy malos: Les gitanos sont de bien méchantes gens. Cette phrase proverbiale est de bien vieille date en Espagne. Selon les Espagnols, les gitanos ont toujours été des escrocs, des voleurs, des sorciers; et ils ajoutent, chose plus difficile à prouver, heureusement: Les gitanos mangent de la chair humaine. Mais il est un autre crime qu’il est impossible de nier: Los gitanos son muy malos; llevan niños hurtados a Berbería: Les gitanos sont très-méchants; ils transportent les enfants volés en Barbarie… afin de les vendre aux Maures. Il paraît évident que les gitanos ne cessèrent jamais d’entretenir des relations avec les Maures d’Afrique depuis leur expulsion d’Espagne. Les gitanos, n’ayant pas plus de sympathie pour un peuple que pour l’autre, devaient vendre des enfants espagnols aux Barbaresques, comme ils auraient vendu des enfants barbaresques aux Espagnols, si ceux-ci en eussent voulu acheter. Bien mieux, par leurs rapporte avec les pirates, ils leur devaient souvent servir d’espions lorsque ceux-ci méditaient quelque invasion sur les côtes d’Espagne. Voilà comment ils ont pu paraître plus Maures que chrétiens. Aussi ne démentirai-je pas l’anecdote de Quiñones qui raconte que, lors du siège de Mamora, deux galères espagnoles ayant échoué sur un récif de la côte d’Afrique, les Maures firent esclaves les chrétiens des équipages, délivrèrent les Maures enchaînés à la rame et traitèrent également comme une race amie tous les gitanos à bord des deux bâtiments.
に投稿
に投稿
どこで見かけた?

まだ書き込みがありません。

トップページに戻る